Agrégation de français : Récit et discours dans La Mémoire tatouée d’A. Khatibi. Par Adel Elouarz

         Abdelkibir Khatibi  signe  son  entrée  dans  le  monde de  la  création littéraire en  publiant  en 1981  La Mémoire Tatouée, récit  autobiographique  qui  se présente  comme  une transcription  romanesque du  parcours  initiatique  de l’écrivain. Cette  œuvre autobiographique  correspond  parfaitement  à la définition  de  l’autobiographie moderne  telle qu’elle a été définie par Phillipe Lejeune, comme étant ‘’un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité ».[1]

          L’écriture  autobiographique  devient  ainsi  sous la  plume de Khatibi  un instrument pour revisiter les souvenirs d’antan  ou encore  pour  transposer le passé du personnage-protagoniste. Autrement dit, le genre autobiographique se veut un moyen adéquat permettant à l’écrivain d’Amour bilingue  de raconter l’histoire de son « moi » personnel et ses phases de construction durant les années soixante. Dans cette perspective, le roman se place sous le signe d’une linéarité  événementielle propre à l’écriture autobiographique traditionnelle. Ce cheminement narratif du récit khatibien est mimétique  du parcours du personnage intradiégétique ; d’ailleurs le roman, à l’instar des récits traditionnels, met en exergue, dans sa progression, l’évolution du moi narrant ; le récit s’ouvre sur la naissance du narrateur, puis s’exprime textuellement le premier contact du ‘’je’’ solitaire avec l’espace social.

Dans ce sens des souvenirs vécus à Essaouira, El-Jadida, Marrakech enfin à Paris  sont transcrits à travers une régression narrative. De même, le narrateur-personnage traite d’une panoplie de thèmes variant selon l’époque et le lieu .Dès lors, outre sa mise à nu des différents aspects de l’univers social dans lequel évolue le personnage_narrateur, le roman offre une véritable peinture du contexte socio_politique du Maroc. Parallèlement à l’évocation de ces faits s’exprime la voix de khatibi en quête de son ego. Autrement dit, L’écriture pour Khatibi est une dimension de l’existence; écrire c’est une façon d’exister. La Mémoire tatouée, le premier récit de Khatibi, a produit  donc sa libération,  son propre mode de penser l’écriture et la subjectivité littéraire. Pour khatibi, Le vécu est  l’objet d’une exploration plus profonde, les faits du passé sont le support d’une forme existentielle: recherche sur soi, sur les traces collectives, quête d’une identité littéraire, pouvoir du langage, interrogation sur les notions du double, de l’identité, de l’altérité, de la différence, de la bipolarité Occident/Orient.

La quête identitaire et la libération du ‘’je’’ narrant écrasé par le poids de la solitude sont en effet, exprimés en filigrane dans l’autobiographie de Khatibi où le récit et le discours se combinent voire s’enchevêtrent pour dire l’univers khatibien. Ces deux composantes s’imbriquent alors en accentuant la particularité de l’œuvre de khatibi. Ainsi, serons –nous en droit de nous demander, au cours de ce travail, jusqu’à quel point l’imbrication du discours et du récit, et celle de plusieurs registres et tons, mettent en valeur l’hybridité et l’originalité de l’écriture autobiographique khatibienne .Pour ce faire, nous aborderons de prime abord, le récit et le discours selon une approche théorique pour mettre en relief la pluralité des acceptions assignées à ces deux systèmes. De même, nous affinerons l’analyse tout en déplaçant le point de vue en nous intéressant à la dichotomie récit / discours dans la cadre énonciatif. La juxtaposition de ces deux plans énonciatifs nous impose de nous arrêter sur la dimension fragmentaire de l’écriture khatibienne, une écriture s’inscrivant aux antipodes des récits autobiographiques linéaires comme le veut la tradition littéraire classique d’où une esthétique du mélange brouillant les frontières entre les genres.

                      I  RECIT ET DISCOURS : ESSAI DE DEFINITION :

Le récit et le discours constituent deux composantes intimement liées au sein du texte littéraire. En linguistique, elles sont définies comme étant deux types d’énonciation complémentaires, souvent combinées textuellement mais possédant chacune ses propres caractéristiques. Ainsi appartiennent au récit, presque toujours écrit, tous les énoncés qui, ne contiennent aucune référence à l’instance d’énonciation, et qui sont dépourvus d’embrayeurs * : ils ne sont donc compatibles qu’avec la non-personne, en revanche au discours les énoncés oraux ou écrit référés à l’instance d’énonciation, c’est-à-dire comportant des embrayeurs.

L’opposition entre les deux systèmes énonciatifs est patente. Cependant leur combinaison est déterminante au sein du texte narratif. Ceci dit, l’accent sera mis, de prime abord, sur le récit, ensuite l’étude  du discours, et de ses différentes définitions, nous retiendra. Nous affinerons l’analyse théorique de ces deux types d’énonciation en rendant compte de leur imbrication ou plutôt de leur alternance.

1_ Le récit :

  1. a) la pluralité des définitions du mot « récit »:

Les dictionnaires de langue définissent « le récit » comme étant’’ la relation orale ou écrite de faits vrais ou imaginaires’’ * il est, dans ce cas synonyme de narration et d’histoire. Nécessaire est de constater de prime abord la multiplicité de définitions du mot « récit ».

Ainsi à ce terme  correspondent les définitions suivantes :

_ Relation, narration, orale ou écrite, d’un événement;  En termes d’Art dramatique, il se dit de la narration détaillée d’un événement important qui vient de se passer et qui n’est pas représenté en action.

_  Histoire réelle ou inventée que l’on raconte par écrit ou à l’oral….

Il ne faut pas se contenter d’une seule définition du « récit » vu la multiplicité des approches analytiques qui ont focalisé l’intérêt sur cette question. En effet, les différentes écoles de la critique littéraire renouvellent de façon permanente les acceptions de ce mot. Nous nous proposons d’évoquer quelques’ une pour rendre compte de la variété des significations que l’on donne à ce mot :

Traditionnellement, le récit renvoie à la relation, la narration orale ou écrite, d’un événement réel ou imaginaire. Il désigne aussi bien l’action de rapporter les événements  (faire le récit de quelque chose ; c’est à ce sens que l’on peut lier le verbe « réciter ») que les propos les relatant.

Toutefois, le mot récit désigne, selon Benveniste, un ensemble de phrases ou de mots dans lequel le narrateur n’est pas engagé ; c’est le contraire du discours. Autrement dit, le terme récit renvoie à tout énoncé, écrit ou oral, dans lequel l’émetteur de l’énoncé ou les marques de l’énonciation sont délibérément absents (nous reviendrons, avec détails sur la définition du récit selon Benveniste dans les pages qui suivent).

Toutes ces définitions mettent clairement en valeur la pluralité des sens assignés au mot « récit ».Ainsi, nous proposons-nous de nous arrêter sur l’acception de ce terme problématique selon deux approches différentes : la narratologie et la linguistique.

 B- Le récit selon l’approche narratologique :

Le récit recouvre selon Gérard Genette, trois notions distinctes :

  • Synonyme de discours, il désigne un énoncé narratif.il prend alors la forme d’un discours oral ou écrit qui assume la relation d’un événement ou d’une série d’événements.
  • Synonyme d’histoire ; il désigne la succession des événements réels ou fictifs qui font l’objet de ce discours.
  • Synonyme de narration, il désigne l’acte de narrer pris en lui-même.

Les trois significations du mot «  récit », selon Genette, sont étroitement liées dans le sens où le discours narratif ne peut être tel que parce qu’il raconte une histoire, sans quoi il ne serait pas narration, et parce qu’il est proféré par quelqu’un, faute de quoi il ne serait pas en lui-même un discours.

Constatons alors que parmi les significations du récit, selon la théorie narratologique, figure le mot discours. Dans ce sens il s’avère nécessaire d’envisager la définition du récit selon Benveniste ; définition selon l’approche énonciative et qui va à l’encontre de celle proposée par l’écrivain de Figure III.

C- Le mot « récit » en linguistique :

Les travaux d’Emile Benveniste abordent le récit à la lumière d’une approche particulière. Ainsi le mot « récit » selon l’étude énonciative de Benveniste ne doit pas être entendu dans son sens usuel ; il s’agit d’un concept grammatical qui réfère à un système d’emploi des temps. Sa théorie tourne précisément autour du problème posé par la relation entre passé simple et passé composé : On considère habituellement qu’il existe une opposition voire une concurrence entre ces  deux temps :

« Le passé composé supplanterait peu à peu le passé simple lequel ne survivrait qu’à l’écrit et serait voué à disparaitre. Autrefois forme accompli du présent, le passé composé serait devenu une forme perfective du passé, faisant double emploi avec le passé simple qu’il aurait réduit au rôle d’archaïsme [2]»

À cette interprétation Benveniste oppose une autre fondée sur la prise en compte de la dimension énonciative, selon laquelle il n’y a pas de concurrence entre les deux temps mais plutôt complémentarité entre deux systèmes d’énonciation ; « récit » et discours. De ce fait le récit renvoie à un mode d’énonciation narrative qui se donne comme dissocié de la situation d’énonciation (par opposition au discours (auquel nous nous intéresserons par la suite) dont relève toute énonciation écrite ou orale qui est rapportée à son instance d’énonciation, autrement dit qui implique un embrayage). Ainsi, dans le récit tout se passe comme si personne ne produisait l’énoncé, comme si les événements se racontaient tout seuls. De même le récit fait-il l’objet d’une assertion avec une modalisation « zéro » dans la mesure où  son énonciateur ne laisse pas de trace dans son énoncé. Dit autrement, l’énonciateur, dans le récit, se pose comme indéterminé, sujet quelconque qui se contente de constater au lieu d’asserter réellement.

2_ Le discours :

Le mot discours est polysémique. Tout comme le récit, le discours recouvre plusieurs acceptions. Ainsi, désigne-t-il, selon la définition du Dictionnaire de la Critique littéraire, « un ensemble organisé de phrases qui constitue un tout cohérent ».Dans une tradition qui remonte à la rhétorique, le discours est un ensemble de phrases effectivement prononcé et il a à voir avec l’oral .Le mot discours désigne aussi un ensemble d’énoncés de dimension variable produit à partir d’une position supérieure sociale ou idéologique, comme c’est le cas par exemple de la déclaration d’une personnalité politique.

Par discours on envisage aussi la conversation comme type particulier d’énonciation.

A- Le discours d’un point de vue narratologique :

En narratologie, lorsqu’on analyse la texture du roman, on distingue souvent le récit, la description, et le discours qui désigne les paroles et les pensées des personnages .Autrement dit, le discours d’un point de vue narratologique renvoie à la transposition des paroles proférées par les personnages ou à leurs pensées. Ainsi, le discours selon l’approche narratologique, recouvre toute représentation, dans un énoncé, d’une parole à mettre sur le compte d’une énonciation différente de celle qui gouverne l’énoncé global. Dès lors, l’on peut inclure dans le cadre du discours (selon l’approche de Genette) les trois types du discours rapporté (discours direct, indirect et indirect libre).Cette définition du discours, Genette l’a proposée dans son discours du récit, ouvrage  dans lequel il évoque plusieurs formes de discours tel le discours narrativisé, discours transposé, discours rapporté de type dramatique(ou scène romanesque) et discours immédiat…(ou monologue intérieur ;discours ou le narrateur s’efface et le personnage se substitue à lui. Genette veut que l’appellation monologue intérieur soit remplacée par « discours immédiat » dans la mesure où ce type de discours est présenté comme émancipé de tout patronage narratif c’est-à-dire, il occupe immédiatement le devant de la scène sans aucune introduction déclarative.).

B_ le « discours »selon l’approche énonciative :

En partant du mode de fonctionnement de l’énonciation, Emile Benveniste oppose le discours à la langue, qui est un ensemble stable d’éléments potentiels. Il définit ensuite l’énonciation comme :

« L’acte individuel par lequel un locuteur met en fonctionnement le système de la langue, la conversion de la langue en discours ».Ainsi le discours, dit-il « est cette manifestation de l’énonciation chaque fois que quelqu’un parle. ».

En effet, la linguistique de l’énonciation a renouvelé la façon d’aborder le discours dont Dominique Maingueneau donne la définition suivante:

        « Tout discours peut être défini comme un ensemble de stratégies d’un sujet dont le produit sera une construction caractérisée par des acteurs, des objets, des propriétés, des événements sur lesquels  il s’opère »

Ainsi, selon l’approche énonciative, relève du discours toute énonciation (orale ou écrite) qui est rapportée à son instance d’énonciation, c’est-à-dire  impliquant un embrayage ,à savoir la présence des traces de l’énonciateur, y compris les pronoms personnels qui désignent les instances du procès d’énonciation (je, tu // nous, vous) des déterminants qui organisent le monde de l’énoncé autour de l’instance d’énonciation (mon, ton, son ) les temps du discours-(centré sur le présent d’énonciation ,le discours peut comprendre tous les autres temps verbaux dont :le passé composé, le futur simple, le futur antérieur ,le plus-que-parfait).En effet, tous ces éléments constituent les caractéristiques fondamentales du discours.

3_DISCOURS ET RECIT : deux systèmes complémentaires :

Les concepts de récit et de discours ont été construits pour rendre compte du fonctionnement de la langue, au prix d’une nécessaire abstraction. Ainsi ne faudrait-il pas en déduire, par exemple que le récit ne se rencontre qu’à l’écrit ; à contrario il peut exister des cas particuliers de récit oraux (conte…).De même, quand on dissocie nettement énoncés au discours et énoncés au récit on ne tient pas compte du fait que très souvent on constate qu’un même texte fait alterner ces deux types d’énonciation .

Le texte autobiographique constitue l’espace propice où s’imbriquent ces deux types d’énonciation de façon patente. « Récit rétrospectif » le texte autobiographique est aussi un « discours » centré sur soi d’où la pluralité des indices renvoyant à l’énonciateur (personnage intradiégétique selon la terminologie de Genette).

Ainsi, considérons-nous  les deux fragments suivants :

     « De ma naissance je sauvegarde le rite sacré. On me mit un peu de miel sur la bouche, une goutte de citron sur les yeux, le premier acte pour libérer mon regard sur l’univers et le second pour vivifier mon esprit, mourir ,vivre, mourir, vivre, double à double ,suis-je né aveugle contre moi-même ?»P : 9

  « A la mosquée de la ville, un résistant dérangea le scénario, opéra la première image de leur mort. Le roi maudit, toujours étonné, réclamait un tombeau officiel et tranquille avec comme souvenir une pipe de kif. Mais à Rabat, on le remit sur un siège doré, livré à la foule. Cette fois encore on le rata, car le geste fut arrêté et le résistant fut déjà étalé, criblé, tatoué à jamais.»P : 101

Le premier fragment relève manifestement du discours. Extrait de l’incipit de la Mémoire, ce passage est  jalonné par plusieurs traces  renvoyant à l’énonciateur –personnage ; on y trouve le je (et ses variantes : me, mon, ma, moi-même), le présent marquant le moment de l’énonciation (de l’écriture) (je sauvegarde) ; l’énoncé interrogatif qui clôt le fragment constitue une trace d’une émotion immédiate de l’énonciateur. En revanche, si le premier fragment relève du discours, le deuxième ; ayant pour temps de base le passé simple (dérangea, opéra, remit), ne comporte aucune référence à l’instance   d’énonciation et en particulier pas d’embrayeurs.

D’après cette première caractérisation on comprendra aisément qu’il existe un déséquilibre quantitatif évident entre discours et récit.  Autrement dit, l’immense majorité des énoncés oraux ou écrits relèvent du discours tandis que le récit ne couvre qu‘une part des textes narratifs écrits. En effet, dans La Mémoire tatouée le récit se conjugue avec le discours pour dire le « moi »personnel et le « moi »collectif ou plutôt la petite histoire, celle du personnage_narrateur ,et la grande histoire ,celle du Maroc. Ainsi, ce fragment met-il en relief  l’enchevêtrement voire la complémentarité des deux systèmes :

     « Nous arriva un jour, un obscur individu qui se proclama nouveau prophète, habits blancs, entièrement sûr de lui. Il parla à peine, prit la scène pour le lieu de sa dignité. Il chassa d’un geste notre bricolage, médita longtemps, rigide et majestueux .Il encensa la foule. Allez, dit-il, ouvrez le cœur et l’oreille, vous entendrez la plus belle des plus belles histoires, je suis cordonnier, mais j’ai appris la parole secrète .Il parla, sortit très lentement, poursuivi par une interminable féerie ».p :103_104 

Ce passage illustre bel et bien « la complémentarité » des deux types d’énonciation, à savoir le « récit » et le « discours »; le passé simple, qui jalonne cette partie, le « il »ou la non-personne selon la terminologie de Benveniste _, constituent des marques spécifiques au récit : «  il parla (…) prit, il chassa, il encensa … ».Jusqu’au là nous sommes dans l’ordre du récit, cependant le narrateur-personnage insère, subitement, un fragment qui rompt la trame narrative ;autrement dit, le récit est interrompu par le discours direct qui rend compte de l’insertion d’un énonciateur auquel renvoient les éléments du discours à savoir les temps (l’impératif , ‘’allez, courez ‘’, le présent d’énonciation(, je suis), ou encore le déictique de la personne «  je » combiné avec le passé composé ( j’ai appris la parole secrète). Tous ces éléments relevant aussi bien du discours que du récit, placent ce texte, ou plutôt l’autobiographie khatibienne  sous le signe d’une hétérogénéité énonciative.

                 II   Récit et discours selon l’approche énonciative :

     La Mémoire tatouée s’inscrit dans le cadre d’un type d’écriture particulier, un mode d’expression qui a fait couler beaucoup d’encre ; il s’agit de l’écriture autobiographique. En effet, dans l’autobiographie  khatibienne le ‘’ je’’ assume la narration des faits et se dévoile à travers le mot et la métaphore. Toutefois le ‘’je’’ constitue un cas problématique dans le champ des études énonciatives portant surtout sur le texte autobiographique. Ainsi l’étude du ‘’je’’ et des pronoms personnels s’avère-t-elle primordiale pour rendre compte des spécificités des deux systèmes énonciatifs : récit/discours.

1_Les personnes :

L’approche énonciative a renouvelé la façon d’étudier la catégorie de la personne. En effet, si la grammaire traditionnelle nous habitue à mettre sur le même plan je, tu et il, tendance renforcée par leur appartenance à la classe des personnes, cette représentation contribue à masquer la ligne de partage qui sépare la couple je / tu de ce que Benveniste appelle la non-personne. Ainsi, je / tu, bien qu’ils remplissent les diverses fonctions des groupes nominaux, possèdent un signifié très différent puisqu’ils n’ont pas de référence virtuelle .Autrement dit, est je celui qui dit je dans un énoncé déterminées, est tu celui à qui je dit tu : C’est l’acte de dire je qui crée le référent de la même manière que c’est l’acte de dire tu à quelqu’un qui le crée comme interlocuteur. De ce fait, on ne peut connaitre le référent de je et tu indépendamment des actes d’énonciation individuels : on aura compris alors que « je » et « tu » sont des embrayeurs.

Dans La Mémoire Tatouée, ces deux signes linguistiques, conjugués avec d’autres embrayeurs, participent à la « conversion » de la langue en discours ; d’ailleurs  « je » et « tu » sont dans l’autobiographie khatibienne deux paires indissociables. Ainsi le « je » se dévoile tout en assumant la narration de ses propres expériences, à commencer par la naissance coïncidant avec la fête de l’Aïd el Kébir, l’enfance et d’autres phases du parcours initiatique du héros ; en témoigne ce fragment-discours extrait de la deuxième Série Hasardeuse, dans lequel le « je » revit voire réactualise le souvenir de la rencontre du moi khatibien avec l’univers occidental :

       « Un seul cri et je me trouve ailleurs, le cœur jusqu’à la gorge. Bonjour monsieur, voici votre route, pas d’autre direction, parlez moi quand vous désespère  le silence. J’aurais pu passer dans ce pays incapable de compter mes phalanges. Je regarde à droite, et je passe, je regarde à gauche et je passe, un geste et je passe, le souffle scandé, à la limite de la dance. Timide quand tu dis salut, violent quand tu es seul. »p : 155.

Ce fragment relevant manifestement du discours, car recelant toutes ses caractéristiques, permet à l’énonciateur de transcrire ce souvenir voire de lui conférer une coloration théâtrale.

Toutefois le « je » s’estompe à plusieurs reprises derrière un « tu » qui n’est que khatibi lui-même, autrement dit le je communique ou plutôt communie avec son double. Cette technique qui ne va pas sans rappeler le procédé théâtral du monologue intérieur, permet au narrateur adulte de commenter les événements vécus à l’enfance. Les paroles du « je » adressées à « tu », bien qu’ils mettent à nu le dédoublement de  l’énonciateur-personnage, fonctionnent comme des discours transitoires dans l’économie générale du roman. De ce fait plusieurs séquences s’achèvent sur cette technique quasi-théâtrale ; nous citons à cet égard les extraits suivants :

             « Héros chaque semaine tu traverseras le village (…) Marche la face tournée contre le soleil(…) » P : 52

       « Tu verras des soldats marocains défiler dans pays lointain en chantant :

   Pourquoi, pourquoi nous sommes-nous engagés ? »(…) Enfant accompagne tes parents, de    préférence ta mère, de préférence un jour de mariage »p : 63

      « Ceci sera pour toi un étrange argument envers ses semblables, dans de folles positions. Arrange ton  cœur mignon dans ta poésie défunte, il n’y aura que le corps souverain à conquérir, sur toi, sur les autres. Et puis adolescent aux yeux verts, tu as une tête pensante, crois-moi, l’histoire te guète, tu seras. »p : 91

      Ces extraits mettent en valeur ce dialogue entre le ‘’je’’ et le ‘’tu’’ ; entre le moi et son alter ego. En effet, ces deux embrayeurs placent le texte khatibien sous le signe du discours. Cependant le ‘’je’’ constitue un cas problématique d’autant plus qu’il n’est pas uniquement et exclusivement un signe du discours mais il est associé également au récit. C’est cette problématique du ‘’ je’’ ; dans l’œuvre de khatibi que nous cherchons de décoder à présent.

A  Le ’’ je’’ du récit dans La Mémoire :

L’autobiographie est définie comme étant « un récit rétrospectif en prose »assuré par un « je » c’est-à-dire a un retour en arrière, une analepse narrative placée sous le signe d’une linéarité événementielle .Dans l’autobiographie de khatibi le « je » constitue l’instance énonciative qui jalonne la quasi-totalité du roman. Ainsi cela ne va pas de paire avec la définition que l’on a donnée précédemment au récit, c’est à-dire  un type  d’énonciation sans embrayage .En effet, nous pouvons dire qu’il existe plusieurs textes au passé simple qui sont associés à un je ; La Mémoire tatouée en est l’illustration parfaite, or  « je » a été défini comme un embrayeur. En réalité il n’y a pas de contradiction : le « je » du récit n’est pas un embrayeur véritable mais seulement la désignation d’un personnage du récit qui se dévoile. Ce type de récit présente néanmoins, une particularité ; il permet de passer aisément du « récit »au « discours », le « je » opérant sur les deux registres, ainsi en est-il le cas de cet extrait :

         « Je pris goût à cette jouissance précoce avec une autre bonne. Cette fois je pus bander. Nous dormions, elle et mes deux frères, dans la même chambre qui se transforma en lieu orgiaque .La bonne devient notre bordel, et nous, nous consommions, dans le frémissement de la nuit, une sexualité  tribale .Quand à cet âge il m’arrivait de bander, je ne sentais pas, si ma mémoire ne trahit pas, cette brulure au ventre presque suffocante qui précède le plaisir ; c’était un chatouillement tendre au sexe, un chatouillement douillet… »P : 26

Grâce au « je » on glisse constamment d’un plan d’énonciation à un autre. Ce « je » s’interprète, en effet, de deux façons, tantôt comme personnage du récit (je pris ; je pus bander) tantôt comme élément du discours du narrateur adulte, c’est ce dernier qui prend en charge par exemple le commentaire « Quand à set âge(…) si ma mémoire ne me trahit pas », une phrase constituant une sorte de modalisateur, c’est-à-dire un indice renvoyant à l’implication de l’énonciateur-narrateur.

En effet, avec la combinaison « je »+ passé simple on demeure dans l’orbite du récit, la combinaison « je » + passé composé, en revanche, s’inscrit dans le discours. Cette association du « je » avec le passé composé scande la dernière séquence de l’œuvre, séquence théâtrale qui clôt le roman khatibien où il est question d’un échange entre deux personnages A et B, entre le moi et son double, entre khatibi et son alter ego. Ainsi,  quand khatibi déclare en empruntant la voix de son personnage anonyme et en s’adressant à soi-même : «  je t’ai souvent répété que mon être n’est pas ce vide que tu nomme… (p : 177), j’ai choisi je me laisse vivre… (p : 180), il produit une forme de passé, il relate des procès révolus par rapport à la situation d’énonciation présente. De ce fait le « je » est le corrélat d’un « tu » explicite. Cependant dans le cas du récit, caractérisé essentiellement par l’association du « je » avec le passé simple, il  n’existe pas d’interlocution.  Autrement dit, le passé simple se développe dans le « hors temps » de la fiction ; il suppose un univers textuel autonome, un rituel proprement littéraire, en témoigne ce fragment où le « je » s’associe au passé simple plaçant par conséquent le texte dans la logique du « récit » :

       «  Grâce au frère ainé ; je bifurquai un moment vers le roman arabe moderne. De cette époque naquirent mes premiers poèmes en arabe (…) je les signai pas »p : 88

Il s’avère dons clairement que le « je » constitue un cas problématique dans le cadre de l’étude linguistique des deux systèmes énonciatifs à savoir le récit et le discours : employé tantôt comme embrayeur tantôt comme élément du récit le « je » ou plutôt le nature du « je » est déterminée dans son interférence avec d’autres constituants de la phrase, essentiellement dans son interférence avec les formes verbales. En effet, force est de constater la forte présence du « je » dans le récit autobiographique khatibien ; il est l’instance énonciative qui permet au personnage intradiégétique de dire et de décrire sa vie, toutefois il (le « je ») revêt plusieurs facettes.

Certes le « je » est étranger à la culture arabo-musulmane dans la mesure où il est mal perçu, comme le constate Jean Déjieu :

                   ‘’L’émergence du «  je » est somme toute une fitna ; une épreuve, une dissension dans le tissu unitaire de l’identité national ou islamique, surtout autrefois durant le temps de la colonisation et du combat contre celle-ci’ [3]

Mais contrairement à cette assertion, l’autobiographie de khatibi est submergée par la première personne ; le roman n’échappe pas à une forte présence du « je ». C’est cette instance qui mène le jeu de la narration. Sa fonction est dons à la fois de rapporter des événements le concernant mais aussi ceux liés aux autres. Il lui arrive également de céder le relais de la narration à des instances autres, des instances nouvelles qui peuvent se cacher sous divers pronoms personnels notamment le « nous » et l’indéfini « on ».Le « je » n’exclut pas donc les autres pronoms puisqu’il ne se trouve pas être la seule instance qui assume la narration, comme en témoigne le fragment suivant :

« Quittons les livres et revenons un instant à la ville. Nous organisions, à cet âge ; la bagarre aux cailloux, la nuit, quartier contre quartier. Blotti dans un coin, je glissais derrière un voile d’indétermination, enfant si maigre et simple voyeur de la tribu.

       « Quand la course nous menait jusqu’au marabout, à un kilomètre de la ville, nous y pénétrions de plain-pied, sans égard aux esprits qui hantaient le cimetière d’alentour. Dans le marabout, on déracinait les bijoux, on subtilisait la petite monnaie, résumant par cette frénésie la trahison du sacré. Par surcroit, une herbe si légère et comme multipliée, par delà les tombeaux. »p : 61

       Dans ce passage l’écrivain de la Mémoire ne se sert pas uniquement et exclusivement d’une seule instance énonciative pour dire ce souvenir puéril mais il fait alterner le « je » le « nous » et le « on » pour le transcrire voire le revivre à travers l’écriture. En effet, du « je » jaillissent plusieurs voix narratives qui se relayent. Cette image du narrateur qui prend diverses formes pour s’exprimer n’est, en fait, que celle de khatibi lui-même. Par ailleurs la variété quant au mode de narration du « je » ne se limite guerre à ces trois formes, le « je » se manifeste aussi à travers les dialogues qu’il présente et qui se prolongent jusqu’au point de constituer une séquence théâtrale.

Ainsi le « je », qui assume la narration dont il est lui-même l’objet, prend-il diverses facettes, tantôt il se cache derrière le « nous » ou le « on » tantôt il se met en scène et communique avec son double à travers une parole adressée à un « tu ».Il n’est pas question donc d’une instance homogène évoluant à la manière classique, mais d’une insaisissable instance qui cherche son ego à travers l’écriture ou plutôt qui tente de dire son dédoublement par le biais des mots : « Personne ne savait la force de mon dédoublement » p :81 .

  3__La Mémoire tatouée : autobiographie sous le signe d’une hétérogénéité temporelle :

Nous  affinerons l’analyse des deux systèmes énonciatifs en déplaçant le point de vue et ce à travers l’étude des temps verbaux et leurs valeurs. En effet, la dichotomie récit /discours nous permet d’établir une distinction selon laquelle il existe des temps spécifiques au discours et d’autres au récit. Pourtant cela ne nie pas une possible interférence entre les deux catégories. Dès lors, l’œuvre autobiographique de khatibi est marquée essentiellement par une hétérogénéité temporelle permettant de passer aisément du récit au discours et vice versa ; le résultat : un texte placé sous le signe d’un cheminement narratif et descriptif mettant en valeur l’itinéraire du « moi » khatibien ou plutôt un tableau dans lequel ce « moi » se dévoile , se met en scène et transcrit son parcours initiatique, le tout dans deux « Série Hasardeuses » et une séquence théâtrale qui accentue davantage le caractère hybride du roman tout en permettant au « je » de dialoguer avec son double. [4]

Avant d’aborder l’hétérogénéité voire la « complémentarité » des temps du récit et ceux du discours, nous nous proposons d’analyser chaque catégorie à part entière pour rendre compte de ses spécificités aspectuelles, modales et temporelle. Pour ce faire, nous verrons tout d’abord comment Mainguenau met en lumière la contradiction « récit » / « discours » du point de vue temporel.

« Pour le discours le temps de base est le présent de l’énonciation ; les faits antérieurs à ce présent sont rapportés au passé composé ou à l’imparfait : ces deux aspectuellement complémentaires. Les futurs, futur simple et futur périphrastique, relèvent uniquement du discours : de fait ils sont le résultat de visées de l’énonciateur vers l’avenir à partir de son présent.

         Le récit, lui, a pour temps de base le passé simple ; il utilise également l’imparfait, complémentaire du SP comme il l’est du PC .Le futur est a priori totalement exclu(…).Il arrive cependant que le récit doive anticiper sur la suite des événements ; dans ce cas il ne s’agit pas d’un véritable futur mais d’un «  pseudo-futur  [5](…)»p : 57

 A  Les temps du discours dans La Mémoire :

a _ Le présent du discours :

Le présent est un élément déictique marquant la coïncidence du procès de l’énoncé avec le moment de son énonciation ; il est donc un temps du discours. Dans la Mémoire tatouée le présent de discours se révèle très polyvalent : tantôt il possède une valeur déictique qui l’oppose aux autres temps, tantôt une valeur non-temporelle, liée à son statut de forme zéro du système.

  •  le présent comme temps du discours :

_L’actuel :

C’est la valeur la plus courante du présent ; La Mémoire tatouée   illustre à plusieurs reprises cette valeur actualisante. Ainsi en est-il le cas de la phrase à la page 16 « Je me rappelle bien cette souffrance et tant de couleurs volées à mon désordre ». Effectivement, cet exemple rend compte de la contemporanéité entre l’action de ‘’ se rappeler ‘’ et le moment de l’écriture c’est-à-dire sa transcription. D’ailleurs le texte autobiographique de khatibi est jalonné par ce type de présent à travers lequel se profile la voix du narrateur-personnage adulte ; cela permet à khatibi de mettre en cause la linéarité de l’écriture autobiographique classique. Cette remise en question est assurée ainsi par le recours au présent permettant au «  je » d’organiser et de commenter sa propre histoire, comme en témoignent ces deux fragments :

      « De ma naissance je sauvegarde le rite sacré »p : 1

     « Qu’avais-je retenu de ce long séjour de six ans en Europe ? Question oiseuse si l’on retient le vol. Je parle de mon passé comme s’il s’agissait chaque fois d’un temps à expulser .Soit ! Je donne la parole à un autre double. »P : 145

En effet, le présent à valeur actualisante revêt une dimension primordiale dans l’œuvre de khatibi ; il participe à la  création d’un espace autobiographique où le « je » se dévoile, dit, décrit et commente son  histoire, il va même jusqu’à théâtraliser ce «  dévoilement du moi » à travers des procédés d‘animation tel la diversité phrastique, en l’occurrence les modalités interrogatives et exclamatives :

              « Belle illusion est le retour au pays !…(…) qu’avais-je retenu de ce long séjour de six ans en Europe ? »p : 145

Outre le présent actuel, la Mémoire tatouée est marquée par le recours permanent à plusieurs types du présent qui méritent d’être cités ,ainsi en est-il le cas du présent omnitemporelle, ou présent de caractérisation, présent servant à décrire ‘’une propriété conférée à un être ,une notion ou une chose’’  comme c’est le cas de cette phrase, pour ne citer qu’un seul exemple « l’image choc de mon père est comique(…) p : 16 ».De même ce présent peut-il évoluer vers l’expression de vérité générale (appelé également présent gnomique) par le biais duquel le narrateur-personnage insère au sein de son récit des expression idiomatiques visant la construction du mythe personnel khatibien comme c’est le cas de la parabole berbère introduite à travers le discours direct : « le désir est comme un fils . Qu’il soit aveugle ou boiteux, Peut-on l’oublier » ou encore l’expression à valeur sentencieuse « Dieu est grand est tout le reste est minime .p :174»

  • le présent comme forme « zéro » :

En tant que forme « non_marquée » de l’indicatif, le présent est susceptible d’entrer dans des énoncés exprimant le passé ou le futur.  Dans ce cas, c’est un circonstant (déictique ou autre élément de la phrase) qui indique la valeur temporelle. Ainsi, le passage suivant met-il en lumière le décalage du présent vers le passé :

« Je traverse mon enfance dans ces petites rues tourbillonnantes, maisons de hauteur inégale, et labyrinthe qui se brise au coin d’un quelconque présage. Qu’est-ce encore une rue ?  Ce feuillage de chaux, usé par la pluie ; je traverse mon enfance, au dessus de ces tombeaux retournés, et si des chats affamés se rompent dans le soleil, il y a la parure venue de toutes parts, la percé qu’achève un vol rare , surtout ce terrain vague, où se dressent les figuiers de Barbarie de mon cri lointain ,jnouns et houris dardant la nuit ;par exclamation .Je chantais et jetais des cailloux P : 32» 

Dans ce passage les formes « passé » et « présent » alternent (chantais, je traverse mon enfance), sans que le lecteur, pris par le fil narratif, songe à les interpréter comme des valeurs déictiques différentes.

En effet, on décèle l’importance du présent du discours dans l’œuvre de khatibi ; il s’agit d’un présent qui sert à commenter, actualiser et à théâtraliser le parcours initiatique de l’écrivain de la Mémoire.

B  _le passé composé :

Le passé composé est fondamentalement un temps du discours. Quelle que soit la nature du verbe, il peut marquer la simple antériorité ; il concurrence dans le texte khatibien le passé simple puisqu’il est apte à évoquer un procès accompli dans un passé indéterminé, mais également il peut présenter un fait daté dans le passé comme c’est le cas de ce fragment où khatibi transpose un souvenir puéril qui a marqué sa mémoire « défaillante », il va même jusqu’à l’animer à travers l’hypotypose allant de pair avec le passé composé :

                 « J’ai peur de tomber, brusquement, une femme écarte ses cuisses à l’infini, une béance me fixe, qui a crié ? Qui s’est enfoui en rebondissant sue les dalles ? J’ai perdu en un éclair, toutes ces femmes de mon enfance. Je les ai perdues, et dans un sens, je suis devenu, après cet ordre ternaire brisé, père de ma mère, de mes frères, et des analogies aveugles. »P : 37

Ce passage illustre bel et bien les deux valeurs prépondérantes du passé composé, à savoir la valeur d’accompli et d’antériorité. Ainsi le passé composé détrône-t-il le passé simple et l’imparfait à plusieurs reprises en dotant l’autobiographie de khatibi d’une dimension orale ; laquelle dimension s’alimente aussi bien de l’ambivalence du discours du narrateur-personnage ;-c’est-à-dire  un discours centré sur le « je » et adressé à lui-, que de cette volonté de khatibi de parler ou plutôt de faire parler l’autre parfois les choses. Cela est lisible à travers cette apostrophe :

« Occident tu m’as écharpé, tu m’as arraché le noyau de ma pensée »p : 171

c  Le futur :

Le recours au futur dans un texte autobiographique peut s’avérer paradoxal voire problématique dans la mesure où le genre autobiographique consiste en une régression narrative transposant le passé révolu du personnage_narrateur. Dès lors ; le déploiement de cette forme verbale constitue un des aspects plaçant la mémoire tatouée sous le signe de la rupture avec l’écriture autobiographique conventionnelle. Ainsi, le futur catégorique, c’est-à-dire évoquant l’avenir vu du passé, plus précisément conçu a partir du moment de l’énonciation, traverse la dernière séquence du roman ; le discours adressé à la page 188 à un « nous », renvoyant par un phénomène d’inclusion aux lecteurs témoigne-t-il de cet emploi particulier du futur « il sera dit que je reviendrai parmi vous ; tel que la vie m’aura atteint. Eh bien nous ne ferons rien pour abandonner le sens de l’histoire(…) », le futur renvoi ici à un avenir construit à partir du présent, dit autrement le fait évoqué entre dans l’univers de croyance de l’énonciateur-personnage. De même l’absence des déictiques temporels indique-t-elle que le procès évoqué est ancré dans un univers indéterminé : « nous ne ferons rien pour abandonner le sens de l’histoire », le futur ici, bien qu’il donne du procès une vision orientée vers l’avenir place le discours de personnage intradiégétique sous le signe de la certitude tout en illustrant sa prise de position sur le « sens de l’histoire », celle de khatibi lui-même.

B  Les temps du récit dans la Mémoire :

a Le présent aoristique:

Dans son autobiographie l’écrivain de la Mémoire ne se contente pas du passé simple pour revisiter, à travers les mots, son passé et transcrire son parcours initiatique, mais il imbrique plusieurs formes temporelles dont le présent historique (appelé encore présent aoristique) ; il s’agit d’un emploi remarquable du présent. Cette forme verbale apparait en effet, non pas dans le discours, mais en contexte du récit ; elle est coupée donc de la situation d’énonciation. Ainsi ; khatibi s’en sert-il pour évoquer des événements situés dans son passé lointain comme c’est le cas de ce fragment transposant l’épisode  de la circoncision du narrateur, un des souvenirs qui ont « tatoué » la mémoire de khatibi :

        « Se  sépare le monde en deux , je flotte, immémorial cri, bien au delà de l’arrachement, cri indéfini(…), je flotte bien que je me soutienne au plaisir du poulet chaud entre les dents, je flotte dans la fugue des épices, pas seul, avec trois frères, trois prépuces tombés ;de même l’expulsion analogique, pendue à tout, voir quoi  quand apparait la paire de ciseaux, crier dans le vide et de loin en loin, le regard inscrit à tout jamais dans les fleurs artificielles ;mon père se cachant dans la chambre, il ne pouvait me voir ; je gesticule à la place de tout le monde quel trophée récoltes-tu père en te réduisant à un fuite ? »p : 28

Le déploiement du présent aoristique s’avère problématique dans cet extrait d’autant plus qu’il présente des affinités avec le présent d’actualisation. Cela explique l’indécision du lecteur devant ce type de forme temporelle. Dès lors les souvenirs racontés sont interprétés à la fois comme des événements dissociés du présent et comme la réactualisation ; la résurrection des faits révolus.

En effet, le présent aoristique ne remplace pas purement et simplement le passé simple, mais il a une fonction bien particulière dans plusieurs passages de La Mémoire ; il s’agit d’une fonction d’organisation textuelle comme l’atteste ce fragment de la page 30 :

«  elle (ma mère)  s’occupa de moi et me gâta, on jouait ensemble, un, deux, trois, quatre, cinq et la sauterelle s’envole, je monte avec l’hirondelle, je descends avec l’aigle, je reste tout seul, je monte tout seul, je descends tout seul je monte avec tout le monde »

Dans ce passage il y a une mise en contraste patente entre deux plans : d’une part  au passé simple (s’occupa, gâta) les actes dont le personnage féminin est l’agent, d’autre part au présent historique des épisodes dont le protagoniste est le personnage_narrateur lui-même. Ainsi le présent aoristique et le passé simple participent à la progression de la narration d’où  la complémentarité des deux formes.

B  Passé simple et cheminement narratif :

Par opposition à l’imparfait, avec lequel il se combine souvent, le passé simple donne du procès une vision globale. Autrement dit le procès au passé simple est perçu dans sa globalité comme une totalité finie. « Je naquis avec la guerre, je grandis dans son ombre », cette phrase inaugurale de la Mémoire, illustre bel et bien l’aspect global que le passé simple donne du procès. Khatibi se sert dons e cette forme verbale, jalonnant le roman, pour revisiter, dire et décrire son passé révolu.

« Par son passé simple le verbe fait implicitement partie d’une chaine causale, il participe à un ensemble d’actions solidaires et dirigées » écrivait R. Barthe[6]. Dans ce sens, une forme au passé simple ne s’emploie qu’associée à d’autres, chacune servant de repère à celle qui suit, en l’absence de tout repérage par rapport à un moment                               d’énonciation. Ainsi, le recours au passé simple dans une œuvre autobiographique se révèle important voire nécessaire d’autant plus que l’histoire racontée (celle de l’écrivain-narrateur) obéit à un enchainement ou plutôt à une linéarité événementielle retraçant l’itinéraire de khatibi. Des lors le passé simple introduit dans la Mémoire tatouée une succession d’évènements qui s’appuient les uns sur les autres.

Cependant cette linéarité n’est lisible qu’au niveau de quelques fragments textuels ou règne la passé simple. Autrement dit, l’autobiographie de khatibi ne se présente pas comme une juxtaposition d’événements mais la progression narrative est souvent interrompue par des commentaires du narrateur-adulte, lesquels sont insérés pas le bais du présent d’énonciation ou moyennent le passé composé. Le passage suivant montre comment l’enchainement des actions introduites par le passé simple est coupé par le présent d’énonciation orientant le texte vers la logique du discours :

       « On resta pendant des heurs dressés sur ses genoux. Faute de renseignement, on nous laissa partir, l’embarqua d’autres vers un terrain vague. Incident peu bouleversant, qui m’apprit à agir, par la suite une humanité précautionneuse(…) je disparus un moment à la compagne où j’encourageai des parents à scier des poteaux (….) de tous les coins s’élevaient des voix étranges, la pluie allait disparaitre…on prévoyait la fin du monde. Le jour de la très grande violence, bien sur !

         Quand je pense qu’à des moments semblables des sociétés entières avaient éprouvé jusqu’à la fin le vertige de la mort(…) je sais que l’homme peut basculer entre vie et mort…je sais aussi la pointe de la vengeance pour celui qui revenait de cette étrange contrée. »P : 97

Ainsi ce passage, loin d’illustrer un enchainement narratif ô combien respecté dans l’écriture autobiographique conventionnelle, met-il paradoxalement en valeur une décomposition des formes de continuité narrative, laquelle décomposition rime exactement avec le titre du roman, La Mémoire tatouée ; il s’agit d’une mémoire « défaillante » qui n’offre à khatibi que quelques souvenirs, lesquels constituent la matière diégétique de base de l’œuvre.

C  L’imparfait :

Dans sa transcription romanesque de son parcours initiatique, khatibi imbrique récit et discours. Ainsi, la Mémoire est-elle marquée par l’enchevêtrement de plusieurs formes verbales. Dès lors l’imparfait se combine avec le passé simple ; l’imparfait permet de présenter les circonstances, le décor, la toile de fond sur lesquels vont se détacher les éventements relatés au passé simple. Ainsi en est-il de ce fragment :

    « J’avais fréquenté l’école coranique pendant un certain temps. On me demande de m’exercer à la calligraphie, parce qu’elle mène, nous répétait le fqih au paradis .Pour écrire sur la planche en bois, il fallait tailler un roseau fin, le tremper dans une écritoire profonde, et recomposer patiemment les paraboles carniques jusqu’à la vision chantante ».

     D’un point de vus aspectuel, l’imparfait présente le procès dans son déroulement. Autrement dit, on reconnait à l’imparfait le pouvoir de présenter une action en cours dans le passé, et l’expression de ‘’ présent dans la passé’’ rend compte de cette valeur fondamentale. De ce fait, l’imparfait jalonne La Mémoire taouée pour dire le moi khatibien et son passé révolu. Ainsi, cette forme verbale possède-t-elle, tantôt, une valeur descriptive ; « J’avais l’âme fragile(…) il y avait le même terrain vague de la culture, j’avais les yeux ouverts au cœur de la France idolâtre (p171), tantôt une valeur commentative, c’est-à-dire son surgissement dans un contexte narratif au passé simple, marque l’intervention du narrateur-personnage pour commenter des faits relatés au passé simple, ce segment es est l’illustration exacte :

« On me mit le lendemain du blanc d’œuf dans les yeux et l’on me déclara guéri. Rien à dire, c’était vrai(…) pas de guérison qui ne soi dans un écrit explicite »p : 16.

En effet, dans ce passage l’énoncé à l’imparfait introduit un commentaire quasi-ironique du narrateur, autrement dit les évènements racontés au passé simple font l’objet d’une appréciation formulée en marge du récit .Une autre voix narrative se fait entendre alors, celle du narrateur-adulte.

 D Le futur historique :

Ce type de futur traverse l’autobiographie khatibienne pour mettre en relief  le dédoublement du personnage intradiégétique. Ainsi, dans un contexte narratif au passé, l’énonciateur-personnage, pour des raisons d’expressivité, crée l’illusion de sa présence dans le passé et décrit comme encore à venir des faits appartenant au passé. Cette forme verbale scande la première « Série hasardeuse », caractérisée par sa dimension théâtrale, en créant dans la passé l’illusion d’une perspective. A travers le futur historique le « je » narrant tente d’établir un dialogue avec l’enfant qu’il était comme en témoigne ce fragment :

       « En vérité, c’est là-bas qu’on te choisira, au fond d’une rue adjacente à quoi, une femme, peut-être démaquillée, emportée peut être par une tripe robe(…) étonne-toi !mélo, alors que tu défeuilleras ses robes légères(…) elle te préparera du thé (…) tu la traverseras, violent et rigide, vers quoi, nul grief à ta  tendresse, nul  grief à ta puberté explicite ! »P : 78

4  Le discours rapporté ou la dimension polyphonique du roman :

Le texte autobiographique de khatibi est marqué certes par son aspect  auto-référentiel ; c’est-à-dire tous les événements se rapportent au « je », l’instance qui assume la narration tout au cours du roman. Toutefois cette même instance revêt un aspect pluriel, autrement dit elle se dédouble pour dire et décrire son passé lointain. De même le personnage intradiégétique cède-t-il,  à plusieurs reprises le relais de la narration à d’autres voix participant conséquemment à construire un espace textuel où le « je » entre en communication avec d’autres actants ; lesquels jouent un rôle capital dans la transposition autobiographique de l’univers khatibien. Dans ce sens le discours rapporté s’avère important pour transcrire les ‘’dires’’ des autres forces agissantes participant à tisser les fils de la diégèse. En effet d’un point de vue narratif, les propos rapportés (par le biais des trois procédés ; discours direct, indirect et indirect libre) prennent place dans le récit, c’est-à-dire ils ne rompent pas la progression du récit mais plutôt en renforce l’harmonie.

A- le discours rapporté :

Les discours rapportés foisonnent au sien de La Mémoire Tatouée ; ils mettent en valeur la pluralité des voix qui hantent le texte khatibien. De même ne vont-ils pas sans doter le récit d’un caractère oral ; l’oralité caractéristique majeure de plusieurs fragments de la Mémoire.

Ainsi le discours rapporté,  avec ses trois formes, introduit-il des interventions  des autres personnages .Dès lors, des répliques sporadiques, plus au moins longues, apparaissent dans le récit, tout en étant dans la majorité des cas accompagnés des marques typographiques. C’est le cas de ce fragment où s’effectue un glissement du « je » du narrateur intradiégétique vers un autre « je » à qui khatibi cède la parole :

               « Arrivée dan un hangar et interrogatoire. J’hésitais à expliquer à un policier pourquoi je n’étais pas rasé, il me gifla et ‘’baisse la tête quand je te parle ‘’, hurla- t-il. » p : 96

L’insertion du discours cité, dans ce fragment, est loin de rompre le fil de la narration, mais permet paradoxalement à khatibi de réactualiser ce souvenir.

En effet, le « je » autobiographique prédomine. Même s’il n’a pas monopolisé entièrement la parole, il a pu au moins la garder plus que les autres instances ; mais ce « je » est voué à la pluralité tout au long du roman. Autrement dit, le texte de khatibi contient un double « je » : celui qui raconte et celui qui est raconté, les deux sont mis en texte de différentes manières. De fait la voix du « je » est, à maintes fois représentée. Il est question alors de ’’récit de parole’’ pour reprendre la terminologie de Genette. Ce dernier déclare que ce genre de récit peut revêtir différentes formes ; « soit dans un discours rapporté, soit dans un discours narrativisé  soit dans un discours transposé», Genette précise que cette tripartition s’applique aussi bien « au discours intérieur » qu’aux paroles effectivement prononcées. [7]

Le discours rapporté vise donc à transposer aussi bien les paroles des autres personnages que celles du narrateur-protagoniste lui-même. Ainsi, s’effectue dans ce fragment un glissement de la parole d’un autre personnage à qui le « je » narrant cède le relais de la narration sans délimiter graphiquement son discours :

             « Le patriarche entra dans l’absolu. Il dit : que ton œil se sèche, enfant, on fera tomber pour toi des dattes fraiches, couleront des rivières de miel, autant de signes pour ceux qui sont doués d’esprit. D’abord le bâton a vue d’œil pour te punir, enfant ensuite le don des femmes sur terre pour celui qui le mérite(…) si tu doutes, épouse- les alors toutes »p : 35

Il va de même dans ce passage où le discours de la mère est inséré par le biais du discours indirect libre sans couper le fil de la narration «(…) Ma mère improvise déjà sur une lumière tamisée, elle filtre ses habits et les miens au seul bruit. Entre dans la vapeur, mou de coquille, un œil s’allonge ; un autre s’égare(…).p :36.De même, le discours rapporté permet-il au « je » de citer directement des propos qu’il prononcés à un moment donné de son parcours initiatique comme en témoigne ce fragment, pour ne citer qu’un seul exemple :

       «  Je travaillais pour éblouir et je parlais une langue introuvable dans les livres, puisque m’écria-je par procuration, ‘’ la chair est triste et j’ai lu  tous les livres ‘’ »p : 113

Le discours rapporté met donc clairement en lumière la diversité des voix traversant l’espace autobiographique khatibien ; la voix du père, de la mère ainsi que celles des autre actants sont transposées à maintes reprises par le bais des trois procédés du discours rapporté. Ce même discours rend compte du caractère ambivalent du « je » ; il s’agit d’un je double, il est celui qui raconte et qui est raconté .De même le « je » privilégie-t-il souvent une autre technique pour se dévoiler : la voix ou le monologue intérieur.

B  la voix ou le monologue intérieur dans la Mémoire :

A certain moment de son périple narratif, le « je » se dévoile à travers le monologue ou la voix intérieure qui prend le relais de la narration. Dans ce genre de discours, khatibi laisse libre cours à son expression pour plonger dans sa vie intérieure, dans sa « Mémoire » parcourant son enfance, se souvenant avec nostalgie tout en exprimant ses prises de conscience par rapport à sa situation et surtout par rapport à l’Histoire. A travers cette technique, le « je » se dévoile dans son intimité, il transpose son chaos intérieur ; et il marque le texte d’un désordre syntaxique plaçant le texte khatibien sous le signe de la rupture avec l’écriture autobiographique classique. Ainsi, à travers le monologue intérieur khatibi exprime, comme le confirme Dujardin :

                     Sa pensée la plus intime, la plus proche de l’inconscient, antérieurement à toute organisation logique, c’est-à-dire en son état naissant, par le moyen de phrases réduites au minimum syntaxial, de façon à donner l’impression du tout venant(…).La différence ne consiste pas en ce que le monologue traditionnel exprime des pensée moins intimes que le monologue intérieur, mais en ce qu’ il les coordonne, en démontre l’enchainement logique [8]

        Le texte autobiographique khatibien est placé, en entier, sous le signe du monologue intérieur d’autant plus que le « je » parcourant le texte dit son parcours initiatique, son enfance, sa solitude et ses déambulations en Europe dans une autobiographie marquée par un désordre syntaxique qui rime avec le chaos intérieur de khatibi. La diversité phrastique, l’hétérogénéité temporelle, l’alternance récit / discours et la forte présence de l’isotopie de l’affectivité et de la solitude constituent les caractéristiques principales jalonnant l’autobiographie de l’écrivain de La Mémoire tatouée. Tous ces procèdes trahissent une crise identitaire du narrateur-personnage. De ce fait le dialogue interne entre le moi et son double, à travers l’emploi récurent de la modalité jussive qui scande plusieurs fragments textuels, porte la souffrance et le déchirement intérieur du moi à son paroxysme :

          « Dresse-toi !sache prendre ta direction devant tant de précipitation. Expulse de ton regard les hippies de pacotille, sois indolent et orgueilleux. Prends le haschisch une foi par expérience une deuxième avec humilité » p : 77

Ce fragment dit sur le mode impératif la volonté du narrateur-personnage à communiquer avec l’enfant qu’il était. Ainsi ce dialogue avec soi n’est en réalité qu’un monologue interne participant au dévoilement du moi .Le « tu » dans ce fragment, et dans d’autres construits sur le même mode, n’est en effet qu’un « je » double, le je de khatibi lui-même.

L’étude du discours rapporté a permis donc de dévoiler à la fois la diversité des voix qui traversent la Mémoire et le dédoublement du « moi » se dévoilant dans son intimité d’où le déploiement de la technique du monologue intérieur. En effet, le texte khatibien est placé sous le signe d’un désordre syntaxique allant de pair avec le chaos interne et la crise identitaire de l’écrivain. De ce fait khatibi déconstruit l’ordre phrastique et syntaxique un travers un mélange subtil des temps_tons, des modalités et des registres. Il va conséquemment jusqu’à remettre en cause la narration traditionnelle.

     III  La remise en cause de la narration traditionnelle :

L’écriture autobiographique classique obéit à des règles propres au genre. De même ce type d’écriture est-il construit souvent selon une linéarité, un cheminement narratif et descriptif rigoureusement respectés permettent au « je » de se dévoiler progressivement. Le texte autobiographique conventionnel est bâti donc selon un schéma à travers lequel le je narrant se représente et présente sa vie intérieure dans tout ce qu’elle a de plus intime .Toutefois, le texte autobiographique de khatibi bat en brèche toutes les caractéristiques de l’écriture classique en décentrant la narration, en brisant la syntaxe tout en mettant en cause la linéarité du récit.

1_un jeu de prolepse et d’analepse :

La Mémoire taouée se présente sous la forme d’une longue analepse ; c’est-à-dire un retour en arrière, une régression narrative transposant le parcours initiatique de l’écrivain –protagoniste. Ainsi le roman s’ouvre-t-il sur la naissance de khatibi et se développe, dans la progression de la narration, les différentes phases de l’itinéraire traversé par le « je » intradiégétique. Toutefois l’organisation du roman révèle que l’autobiographie sous la plume de khatibi rejette tout linéarité événementielle vu le nombre considérable des prolepses et des analepses traversant le récit.

L’analepse permet à khatibi de parcourir sa mémoire ‘’défaillante’’, tatouée en quête d’un souvenir, lequel représente la matière de base de l’œuvre .En effet le recours à cette technique narratologique est loin d’être fortuit, il traduit une volonté de khatibi de se démarquer par rapport aux « sentiers battus » et de dire sa vie à travers un récit ou le présent dialogue avec le passé. Ainsi en est-il le cas de ce fragment placé sous le signe de la précaution rhétorique, se situant textuellement après un long passage consacré à la relation de quelques souvenirs de l’enfant-narrateur durant la période de la colonisation :

         «   Aucun règlement de compte à demander aux parents. Je ne veux massacrer ni père ni mère .Je naquis au début de la guerre et mon père mourut juste après sa fin ; pas de temps pour que nous connaitre, noter sa vie par rebondissement, récolter un cycle ou s’effiloche un temps hagard.ma mère ma laisse vivre(…) »p : 14

Il s’agit dans ce fragment d’une analepse à valeur d’organisation textuelle. Laquelle analepse rappelle, à travers le discours  narrativisé, permettant une grande condensation des événements, les circonstances de la naissance tout en témoignant de l’originalité du projet d’écriture propre à khatibi.

Par ailleurs le recours récurrent aux prolepses remet en question le cheminement chronologique des actions. Le passage suivant de la première « Série Hasardeuse »  acquiert aux yeux du lecteur une valeur programmatique d’autant plus qu’il témoigne d’une tentative de l’écrivain de dire son avenir sans pour autant respecter l’ordre chronologique des événements.

        « Demain tu te réveilleras et tu auras quinze ans et tu seras triste et défiguré »p : 78

       Le futur historique en dit long sur la portée significative sous-jacente à la prolepse ; bien qu’il crée dans la passé l’illusion d’une perspective, le futur trahit la précipitation du narrateur-personnage et sa volonté de (pré)dire l’événement. Cette technique foisonne dans l’œuvre de khatibi. Ainsi, derrière cet emploi se profile une tentative de khatibi  de dialoguer avec son alter ego, son double .De même d’un point de vue purement stylistique cette fois, l’abondance des prolepses témoigne-t-elle de la visée de khatibi consistant à transgresser l’ordre chronologique des événements sans se soucier de la linéarité du récit. Ce va-et-vient  narratif est lisible également à travers l’alternance très significative du récit et du discours. Le premiers système transcrit les différentes phases de l’itinéraire du narrateur-personnage, le deuxième système ; quant à lui ; revêt à plusieurs reprises un caractère commentatif. Autrement dit, à travers les discours analeptiques et proleptiques se profile la voix du narrateur adulte assumant le rôle à la fois d’organisateur et de commentateur de son propre parcours, de son propre texte, c’est le cas de ce segment :

            « Enchainons par un souvenir lointain .Je fus surpris par la marré(…) p : 21

L’impératif  introduit un discours du narrateur adulte, lequel discours sera suivi par une longue analepse transposant un souvenir vécu par le « je » intradiégétique à Essaouira. Le discours sur le mode impératif introduit alors un récit analeptique au passé simple assumé par le « je » tout en témoignant  de la fonction communicative du langage (selon la terminologie de Jakobson).Dit autrement, khatibi dialogue à maintes fois avec son lecteur en l’invitant à découvrir les souvenirs «  tatoués » de sa «  mémoire ».Il en va de même dans ce fragment à valeur d’organisation textuelle dans lequel le lecteur est impliqué, par un phénomène d’inclusion ;dans le cours des événements relatés par khatibi :

           « Quittons la ville et revenons un instant à la ville, nous organisions à cet âge, la bagarre aux cailloux(…) »p : 61

Par ailleurs le discours proleptique inséré aussi bien par le futur que par le présent d’énonciation, revêt aux yeux du lecteur, une valeur programmatique voire organisatrice. C’est la fonction du présent d’énonciation dans ce fragment sur le quel débouche la première « Série  » du roman :

     «  Je parle de mon passé comme s’il s’agissait chaque fois d’un temps à expulser. Soit. Je donne la parole à un autre double » p : 145

           Le présent rend compte dans ce segment d’un décalage vers l’avenir d’où la dimension proleptique du procès.

Les discours analeptiques et proleptiques placent ainsi le texte khatibien sous le signe de l’originalité en mettant en cause la linéarité propre à l’écriture autobiographique. Le recours incessant à ces deux techniques rime avec l’état intérieur du « je » qui transpose le passé en dialoguant avec l’avenir. Autrement dit le « je » est présenté comme perdu dans les labyrinthes de la Mémoire, dans les méandres du langage.

2_ la fragmentation du récit :

Khatibi refuse la linéarité dans son récit, ce qui «est conséquemment une manière de refuser même la forme du roman autobiographique telle qu’elle est souvent pratiquée ». Dans cette optique l’œuvre de khatibi est caractérisée par son caractère fragmentaire dû essentiellement à des commentaires et des digressions qui viennent se greffer sur l’intrigue principale, si intrigue il y a. Dés lors deux types de récit cohabitent voire s’entremêlent au sien du texte khatibien ; d’une part le macro-récit, c’est-à-dire le récit centré sur le ‘’je’’ et son parcours initiatique de l’enfance à la maturité. D’autre part des micro-récits à valeur descriptive sont insérés, lesquels ne vont pas sans accentuer le morcellement, caractéristique majeure du roman.

En effet, dès les premières pages de la Mémoire ; le lecteur se trouve face à une sorte de lutte entre plusieurs récits qui s’imbriquent. Ainsi, le personnage intradiégétique, après avoir raconté sa naissance coïncidant historiquement avec la seconde guerre mondiale change la perspective du récit en insérant un segment_ à l’allure d’un micro-récit_ dans lequel tout l’intérêt est focalisé sur la figure du père :

        « Mon père passa sa vie entre Dieu et l’argent, souvent il les mettait tous le s deux dans sa poche. Théologien aride inspirateur de la bonne direction, il dit non à la vénalité des cadis. Prêcheur grisâtre et commerçant doué, il vivait en une dualité farouche et morose.. .Il habitait dans le Coran….dormait tard entres les livres(…) »p : 17

Toutefois dans un changement rapide de situation, le narrateur-personnage réoriente le récit, lequel sera centré encore une fois sur son moi :

           «  Avec le temps j’ai succédé au père, à l’ainé_ son image impossible, alors que je rêve d’abolir toute tribu(…) »p : 21

Ainsi, force est de constater l’alternance entre un « je » et un « il », alternance entre l’histoire du je, ou la petite histoire, et celle du pays comme en témoigne ce récit au passé simple :

           « L’indépendance était là. Ma jeunesse évasive s’éveilla soudain à l’appel de l’action. Je sortais d’une enfance sinueuse mais protégée. L’avenir certain, je le voyais dans la culture. Pas d’erreur, l’écriture est, dans ce sens, une adolescence prolongée. Je me voulais écrivain sans en mesurer la souffrance et le vertige ».p :93

Cette déclaration dévoile ainsi le flottement de l’acte d’énonciation qui vacille entre plusieurs possible narratifs : l’histoire du « je » ou l’autobiographie et l’histoire collective, celle du pays.

En effet, la dimension fragmentaire du roman dévoile la présence de deux narrateurs : un narrateur intradiégétique, qui relate des événements le concernant, il est celui qui dit « je » tout en étant impliqué dans l’événement raconté, et un narrateur extradiégétique gardant une distance par rapport aux actions, il est celui qui s’adresse sur le mode impératif,  à un « tu » anonyme  qui n’est que khatibi lui-même. Ainsi en est-il e cas de ce segment, pour ne citer qu’un seul exemple :

              «   En vérité, c’est là-bas qu’on te choisira, au fond d’une rue adjacente à quoi, une femme, peut-être démaquillée, emportée peut-être par une triple robe. Fais lui signe de monter, même si ce signe est sarcasme .Défroque le sexe, l’internat est à mouvoir dans un autre spectacle, peu vif à ton sang(…) » .p :77

Ce type de récit, bien qu’il accentue la dimension fragmentaire de l’autobiographique khatibienne, trahit le morcellement identitaire de l’écrivain, une identité double ou plutôt une identité morcelée qui cherche une harmonie à travers l‘écriture.

Le caractère fragmenté du texte autobiographique de khatibi s’alimente encore d’un mélange harmonieux de deux systèmes énonciatifs ; récit et discours. Ainsi, les commentaires du narrateur viennent, à plusieurs reprises se greffer sur le récit, ce qui participe à rompre le fil narratif et à remettre en cause la progression classique voire la linéarité événementielle propre à la narration traditionnelle. C’est le cas de ce fragment introduisant une rupture au sein de la narration en apportant un discours commentatif -au présent d’énonciation-  du narrateur adulte :

         « Quand je pense qu’à des moment semblables des sociétés entières avaient éprouvé jusqu’ à la fin le vertige de la mort ,et qu’elles avaient été englouties à jamais dans le chant de leur égorgement, je sais que l’homme peut basculer entre vie et mort(…) je sais aussi la pointe de la vengeance pour celui qui revenait de cette étrange contrée »p :97

Ce discours ou plutôt ce fragment de commentaire émane donc d’une voix énonciative autre que celle impliquée dans le cours des événements racontés. Il s’agit d’une voix qui apporte un regard extérieur par rapport à l’événement. De ce fait le texte  khatibien dans sa globalité est plus proche de l’écriture fragmentaire que d’un récit autobiographique linéaire et unifié, c’est la pluralité qui prédomine au niveau des voix qui interviennent ainsi que sur le plan des thèmes abordés. Ainsi le passage suivant va dans ce sens dans la mesure où il constitue un récit emboité transposant un événement qui a secoué Casablanca durant la colonisation:

           « Voici l’époque chaude de l’histoire et de l’action. Protège par son Dieu, ma société bousculait la vielle litanie, à savoir, peu à peu, la colère blanche, bien au delà de mon enfance  nourrie par une histoire décomposée et crève-cœur de la deuxième guerre. Un oncle raconta la sanglante tuerie de Casablanca ; blotti dans le magasin ; il écouta la mitraillette contre la nuit. Le matin il se réveilla très tôt pour distribuer le quotidien Al Alam, à moitié page blanche, chacun devinait le reste. »p : 95

La fragmentation du récit s’alimente donc de la pluralité des voix et des thèmes traversant le texte de khatibi. Ainsi, deux types de récit s’y entremêlent ; le macro-récit, transposant l’histoire du « je » narrant, et les micro-récits transcrivant des intrigues secondaires non sans relation avec l’itinéraire du personnage-protagoniste. De même le mélange du récit et discours accentue-il davantage cet effet de morcellement mettant en cause les fondements de la narration conventionnelle.

3 le mélange phrastique :

La narration des événements vécus par le « je » protagoniste n’évolue pas à la manière classique. Outre le jeu des prolepses et des analepses et le caractère fragmentaire caractérisant le récit khatibien, le lecteur  est sensible à un mélange harmonieux de plusieurs types de modalités permettant de passer aisément du récit au discours et vice versa. Ce mélange phrastique marquant le texte de khatibi trahit également l’oscillation de la parole qui prend diverses facettes, tantôt il est question d’une affirmation ou une déclaration du narrateur, tantôt, il s’agit d’une interrogation ou d’un ordre adressé à l’enfant qu’il était ou à son double. Ce passage met clairement en  relief l’interférence de plusieurs modalités au sein d’une seule unité textuelle :

« On avale pain et eau jusqu’au frôlement de l’idiotie, mais le jour faste _le dimanche à l’internat_ nous avions un tas de petits pois et une tarte croustillante .J’étais heureux et faisait l’idiot. Un tas de petit pois et la colère du pion qui dit : Numéro 108, dehors !prends ta chaise, tes assiettes et tes petits pois, dehors là-bas ! A table, je tourne, tu tourne, à qui ce marceau, à moi, à toi, à lui(…) Ainsi intriguait la table, vibrations à la tête, débandade de milliers de cellules lâchées au dortoir, et que dire, je vous le dis ? (…) j’étais malheureux. »p : 69

Ainsi, dans une seule unité textuelle, khatibi mêle harmonieusement les quatre modalités, l’assertive, « On avale pain et eau jusqu’au frôlement de l’idiotie », l’interrogative, «  et que dire, je vous le dis ? » jussive et exclamative « Dehors !prends ta chaise, tes assiettes et tes petits pois, dehors là-bas ».En effet, l’imbrication de plusieurs modalités est lisible dans un grand nombre de passages. Cette interférence des modalités, bien qu’elle soit une des manifestations de l’originalité du texte khatibien, ne va pas sans refléter l’agitation intérieure voire le déchirement identitaire de l’écrivain de la Mémoire. De même, la présence significative de ces modalités dans un texte assumé par un « je » qui se dévoile dans tout ce qu’il a de plus intime, rapproche l’espace  autobiographique khatibien, dans sa globalité, à un monologue intérieur par le biais duquel le narrateur-personnage dit son mythe personnel, son parcours initiatique dans  deux univers, Le Maroc est l’Europe. La diversité phrastique participe enfin au caractère animé de la narration, elle en renforce l’harmonie.

Khatibi parvient donc à se démarquer des sentiers battus en renouvelant l’écriture autobiographique dont l’enjeu ne se limite pas dans une intention informative, auto-référentielle, mais il y a tout un projet esthétique prôné par khatibi. Ainsi, ce dernier préconise-t-il une forme d’écriture déconstruisant tous les fondements conventionnels, une écriture ou le narratif, le poétique et le théâtral s’entremêlent harmonieusement.

 IV_ Les dimensions théâtrale et poétique de l’écriture autobiographique :

                                                  « Etre lutteur de classe dans la tribu des mots, ce projet initial-

                                                   autobiographie et méditation, s’est transformé en un petit

                                                  roman à plusieurs voix et finalement en jeu  théâtral.» p : 191

Pour faire place à la poésie et au théâtre au sien d’un texte censé s’inscrire dans le genre autobiographique (romanesque) il a fallu brouiller les frontières entre les genres. Ainsi, un dialogue entre les genres et les registres s’établit de différentes manières.

1_ La Mémoire Tatouée ou l’effet de mise en scène :

L’enchevêtrement de plusieurs voix au sein du texte khatibien fait de la Mémoire une autobiographie placée sous le signe de la polyphonie d’où la dialogue permanent entre deux instances énonciatives, ou plutôt un dialogue entre un « je » et son double. Dès lors, le dialogue interne qui jalonne le texte de khatibi met en valeur la dimension théâtrale, laquelle constitue une composante fondamentale de la structure hétéroclite du roman. Ainsi, le va-et-vient incessant tout au cours du roman entre récit et discours ne va pas sans renforcer le caractère hybride du texte. Il s’agit en effet d’un conflit entre une écriture classique privilégiant le récit linéaire des faits et une écriture subversive privilégiant, quant à elle ; le mélange du théâtral et du narratif.

La dimension dramatique du texte s’alimente ainsi de plusieurs procédés. La diversité des modalités et la forte présence de la modalité jussive illustrent une esthétique de la variété participant a la théâtralisation des souvenirs du « je ». Ainsi en est-il le cas de ce segment mettant clairement en évidence le travail de théâtralisation opéré par le narrateur-protagoniste :

        «  Je m’évanouis une première fois. Le cri de ma mère me réveille. Elle fait semblant de m’accoucher une deuxième fois et elle pleure ; je bifurque vers l’énigme des femmes : sur les convives l’eau de rose à disperser, un fragment de vision, je mords de l’œil (…) Ne crois-tu pas qu’on t’a élevé à la dignité du patriarche ? Sois digne de ton sang, sois patriarche ! Épouse une, deux, trois, quatre femmes, et passe ! Hérite, enfant, hérite de ton père, de ton père, la fêlure n’est pas mortelle. »p : 29

Dans ce  fragment, ce souvenir révolu est mis en scène à travers des procédés d’animation plaçant le texte sur le mode d’une scène dramatique au sein du récit. En effet, plusieurs épisodes à caractère théâtral traversent l’œuvre où il est question d’un échange entre le narrateur-personnage et  son alter ego. Prise dans ce sens, la théâtralité dans le texte de khatibi ne se manifeste pas uniquement dans la séquence théâtrale qui clôt le roman, mais elle dépasse ce cadre limité pour s’infiltrer dans tous les recoins du texte d’où un passage permanent entre le récit et le discours. Ce dernier système renforce le fond dramatique voire hétéroclite du texte.

Ainsi,  la séquence théâtrale la plus importante du point de vue de son volume et  de sa structure, est celle qui vient juste après la deuxième Série Hasardeuse. Cette séquence occupe de la page 176 jusqu’à la page 189.Au cours de cette unité textuelle défilent deux personnages, A et B ; alter ego de khatibi. La mise en scène de ce dialogue entre ces deux personnages participent au dévoilement du « moi » khatibien. En effet, la représentation dramatique de cet échange entre khatibi et son double est structurée selon les règles de la dramaturgie propres au genre théâtral. Ainsi ce théâtre dans le roman est marqué par une forte présence des didascalies, la didascalie qui est une voix externe à celle des personnages se distingue par des caractères italiques et elle constitue une invitation au lecteur pour imaginer le lieu et l’atmosphère de l’échange entre les deux personnages. En effet, le lieu de cet échange est la Mémoire de khatibi qui se met en scène dans ses deux facettes. Tout porte à croire donc qu’il s’agit d’un dédoublement du « je » assumant ici une double fonction, il s’est attribué le rôle de « metteur en scène » tout en étant à la fois le personnage, le narrateur et l’organisateur de l’échange. De ce fait, cette dernière séquence théâtrale de l’œuvre insiste davantage sur l’identité plurielle de khatibi en quête d’une identité perdue dans les labyrinthes de la mémoire ou plutôt dans les méandres du récit.

Par ailleurs, ‘’l’image finale’’ de la séquence – laquelle image est introduite par une didascalie précisant l’espace où va se dérouler l’action – est placée sous le signe d’un long monologue où se mêlent différents registres, où le lyrique et le politique s’entremêlent pour dire les expansions du « moi » et sa vision du monde.

Ainsi, l’intrusion du registre théâtral au sein du texte romanesque participe à l’abolition de frontières entres les genres. Cela témoigne également que la différence ou la liberté l’emporte sur l’identité dans la Mémoire tatouée. De même, la théâtralisation représente, dans la Mémoire khatibienne, un procédé scriptural permettant au narrateur-personnage de mettre en évidence son déchirement psychologique et identitaire. La dramatisation de ce conflit interne du « je » se place sur le mode d’une écriture exhibitionniste ; une écriture qui transgresse les limites entre les genres. Cette forme d’écriture dans laquelle le narratif épouse le théâtral s’avère adéquate et capable de contenir toutes  les idées et les expansions du «moi » du narrateur intradiégétique avec toute la violence qu’il englobe et qu’i dégage. En effet, cette nouvelle forme de dire et de décrire s’alimente également de la veine poétique caractérisant le roman de khatibi.

2_ la poéticité de l’écriture autobiographique :

                          «  Renseigne-moi sur ton identité actuelle plutôt que   sur  ta    prose rimée ou ta divination » p : 179

Khatibi ne cesse tout au long du roman d’imprégner son récit d’un fond poétique significativement important esthétiquement problématique. Il participe à mettre en relief  le dialogue entre deux  types d’écriture souvent considérés contradictoires : prose et poésie.

La veine poétique tire toute sa force donc des rapprochements sonores entre les mots, ce qui donne au récit une coloration poétique tout en créant un rythme interne au sein du texte. En effet, l’organisation rythmique et phonique de plusieurs fragments manifeste l’aspiration du narrateur-personnage à une perception harmonieuse de son monde interne. La totalité des énoncés seraient ainsi passible d’une étude précise des concordances entre groupes accentuels et sonorité. On se bornera ici à quelques observations simples sur un segment plus particulièrement représentatif :

       « On ne fait asseoir la Beauté sur ses genoux quoi qu’en dise le poète maudit ; qui chercha au cœur de l’Arabie l’euphorbe sauvage. Voici la Parc, voici un petit museau de fleurs et de plantes, dont les parfums de perdent dans la géométrie maniaque. Trainez vos pieds, reposez vos fesses, puis regardez au travers, en travers, dedans et par-delà. Sachez que le Parc est une douceur qui habitue à la tombe. Voici, mon lecteur, la fraicheur de l’esprit cartésien qui se morfond sous l’ombre des arbres, et voici la vierge intouchable. Interdit de cueillir la pointe de ses seins, il faut laisser au vent l’arome de ses quatre saisons » p : 45

L’organisation syntaxique de ce passage permet de le décomposer en plusieurs ensembles mélodiques. La répétition de la modalité jussive (Trainez…Reposez…Regardez) crée un rythme ternaire au sein de ce segment. De même, la perception d’échos sonores exige une lecture à haute voix pour mettre en valeur la musicalité de l’extrait, laquelle s’alimente des assonances qui s’observent confortant les correspondances syntaxiques et /ou  sémantiques entre vocables. Un effet de rime conjoint ainsi (outres des formes verbales de la même conjugaison (trainez, reposez, regardez, sachez…).

Plus insistantes, des allitérations instaurent une cohésion sonore distincte sur plusieurs séquences. On notera seulement la forte récurrence des consonnes (R), (S).

En effet, il serait hasardeux d’interpréter comme signifiant figuratif des choses ou des idées cet agencement phonique, que l’on  suppose  pourtant non fortuit. Effectivement, pas d’« harmonie imitative » mais très probablement la recherche, de la part de khatibi, d’une harmonie sonore ô combien significative dans  la Mémoire de khatibi.

En effet, dans cet extrait, pour ne citer qu’une seule unité textuelle où poésie et prose s’entrecroisent, des concordances mélodiques et rythmiques concourent à la musicalité de l’énoncé d’où une prose à la fois rigoureuse, car transposant l’itinéraire voire le parcours initiatique du « je » intradiégétique, et mélodieuse, dans sa totalité, par l’association et les concordances syntaxiques et mélodiques  du récit .De ce fait, par sa poéticité , l’écriture autobiographique de khatibi, s’écarte très vite du simple constat d’une existence. Autrement dit, le narrateur-personnage se laisse emporter par le plaisir de raconter ou par le reflux des réminiscences. Ainsi, l’autobiographie devient « un pré –texte qui gère certains lieux de la pensée ».De ce fait, elle engendre ou stimule d’autres discours, le poétique voire le fantaisiste en l’occurrence.

La Mémoire Tatouée est donc propice à ce type de glissements qui rendent possibles les jeux de dédoublement entre un « je » narrant et un « je » narré à travers le miroitement de leur altérité. Ce glissement du narratif vers le poétique puis le théâtral, loin d’inscrire le récit de souvenirs dans une progression constante et une cohérence conforme au schéma classique, bouscule sans cesse le lecteur.

3_ corps et écriture dans la Mémoire tatouée :

La relation entre écriture et corps sexualisé est surtout célébré par le rite de la circoncision. Ainsi, l’écriture autobiographique se déroule-t-elle souvent sur un fond de volupté. Par conséquent, à plusieurs reprises, le narrateur-adolescent est pris par le délire érotique comme l’affirme Rachida Saihg Bousta dans ses Lectures des Récits d’Abdelkibir Khatibi :

        «  Le récit des souvenirs est tributaire du délire et de la fabulation. Le flux de la mémoire. Surdéterminé par les modalités de sa mise en écriture, est producteur d’une volupté intellectuelle. Dialogue entre identité et écriture, il s’agit parfois d’une véritable scénographie entre les réminiscences et le délire verbal qu’elles exaltent. Le narrateur-scripteur est pris entre la ‘’ syntaxe du corps ‘’ et la dérive des mots. [9]»

   Le discours « deliriel [10]  » montre que le récit khatibien ne consiste nullement à raconter une vie dans son ensemble, mais plutôt  à évoquer des fragments d’une mémoire, des souvenirs d’un être en quête d’une identité perdue. L’écriture_ récit et discours_ s’avère au service de cette quête d’harmonie dans les méandres du texte.

La Mémoire tatouée illustre alors parfaitement une esthétique de la variété consistant à brouiller les frontières entre les trois genres majeurs : Roman, poésie et théâtre. Cela renseigne sur l’originalité du projet autobiographique et esthétique de khatibi. La complémentarité de tous ces types de discours s’inscrit dans le cadre du renouveau romanesque (autobiographique) initié par l’écrivain du Livre du sang. Cette esthétique hybride permet à khatibi d’alterner, au fil du texte, le récit et le discours, de mêler prose, poésie et théâtre pour dire son mythe personnel tout en donnant naissance à un édifice esthétique s’inscrivant aux antipodes de la tradition autobiographique conventionnelle d’ores et déjà surannée.

                                                   Conclusion générale

        En définitive, le présent travail s’est donné pour objectif primordial de mettre l’accent sur une question fondamentale d’un point de vue stylistique et syntaxique. Il s’agit du fonctionnement du récit et du discours dans l’œuvre de khatibi. Ces deux systèmes énonciatifs sont étroitement liés au sein de l’espace autobiographique de l’écrivain de la Mémoire. Ils sont complémentaires tout au long du périple narratif et descriptif du narrateur-personnage. Combinés, ces deux plans énonciatifs participent à dévoiler les expansions du «  moi  » khatibien dans tout ce qu’il a de plus intime, de plus violent et de plus contradictoire. Cela ne va pas ainsi sans mettre en valeur l’hétérogénéité énonciative du texte de khatibi ; laquelle hétérogénéité est lisible également au niveau des registres et des tons d’où l’esthétique du mélange voire l’hybridité d’un type d’écriture particulier brouillant les frontières entre les genres. Tout cela place l’écriture autobiographique de khatibi sous le signe de l’originalité par rapport à une tradition romanesque désormais dépassée aux yeux de l’écrivain du  Pèlerinage d’un Artiste Amoureux. Ce dernier se dévoile en effet à travers un récit où le « je » narrant dialogue  avec son alter ego d’où l’identité plurielle de l’écrivain. C’est dans les labyrinthes de la mémoire ou plutôt dans -et par- le langage que khatibi cherche son véritable ego, son identité perdue.

L’identité ambivalente de khatibi s’alimente ainsi de deux cultures, de deux univers transposés textuellement par le biais des mots et des métaphores d’où la poéticité du récit. L’être qui se profile dans cette « prose rimée », pour reprendre l’expression de khatibi lui-même, est pris dans la diversité de la culture arabo-musulmane fortement imprégnée par ses échanges avec la pensée et la réalité occidentale.

Finalement, l’étude du récit et du discours a permis de comprendre la singularité du parcours de khatibi dans la mesure où le renouvellement des modalités de la création montre que la Mémoire tatouée, par ce mélange subtil du récit et du discours, du poétique, du narratif et du théâtral, véhicule un langage, un rythme, un code interne et une organisation spécifique. Elle porte dès lors son souffle qui réinvente les pas de l’écrivain et inaugure d’autres sentiers de la créativité.

[1]  Gérard Genette, figures III, Ed .Seuil. « POETIQUE »   Paris, 1972 P : 76    
[2] Elément de linguistique pour le texte littéraire ; par  Dominique Maingueneau  Dunod, Paris 1993, BORDAS, PARIS 1986 ; 1 édition
[3] Jean Déjieu : «  L’Emergence du « je » dans la littérature magrébine de langue française » in Itinéraires et contacts de cultures ; N 13, 1991, paris, Autobiographie et récits de vie en Afrique » sous la direction de Bernard Mouralis.
[4] Nous évoquerons la dimension théâtrale avec plus de détails lors de la dernière partie du travail
[5] , D. Maingueneau, Approche de l’énonciation en linguistique p : 56
[6] Le Degré zéro de l’écriture, Gonthier, 1965, p : 30.
[7] Gérard Genette, figures III, Ed .Seuil. « POETIQUE »   Paris, 1972, P : 191     
[8] E. Dujardin, Le Monologue intérieur, Paris, Messein, 1931, p 59, cité par Dominique Maingueneau Eléments de linguistique pour Le texte littéraire, Ed, Bordas, 1986, page 105
[9] *   Lecture des récits d’Abdelkibir khatibi, RACHIDA SAIGH BOUSTA. P : 31  A Orient 1996.
[10] *  l’adjectif est emprunté à Rachida Saihg Bousta.

 

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