Approche éthologique de l’animal.

Prof : MUSTAPHA FKAIH.

Approche  éthologique de l’animal

Depuis l’Antiquité, de nombreux textes manifestent un intérêt particulier à la vie animale surtout aux comportements qui semblent étranges, à des actions animales remarquables.

On est très souvent face à une vision de l’animal teintée d’anthropomorphisme.

Pline l’Ancien :

« Ils (les éléphants) comprennent même la religion des autres ; et l’on croit que, près de traverser la mer, ils ne s’embarquent qu’après que leur cornac leur a promis par serment de retour ». Histoire naturelle.

Aristote :

Il attribue aux animaux des « traits de caractère », des passions. Aristote fait de l’éthos un des principes de classification des animaux (avec leurs genres de vie, leurs activités et leurs parties) :

« Certains sont doux, placides et sans obstination, par exemple le bœuf, d’autres sont irascibles, obstinés et inéducable, par exemple le sanglier, d’autres sont prudents et timides, par exemple le cerf, le lièvre, d’autres sont vils et traitres, par exemple les serpents, d’autres sont courageux, nobles et de bonne race, par exemple le lion, d’autres racés, sauvages et traitres, par exemple le loup » Histoire des animaux.

———-)  rapprochement avec les fables.

Cette vision anthropomorphique de l’animal bien qu’elle tente de décrire les comportements animaux, ne peut que faire obstacle à une intelligence du comportement animal.

L’évolutionnisme et le comportement : 

Pour le darwinisme, ce qu’on appelle « instinct » est un comportement sélectionné.

La théorie de la sélection ne fut pas sans effet sur la réflexion sur le comportement, notamment à travers l’étude de la sélection sexuelle :

« La sélection sexuelle a dû provoquer le développement de beaucoup d’autres conformations et de beaucoup d’autres instincts ; nous pourrions citer, par exemple, les armes offensives et défensives que possèdent les mâles pour combattre et pour repousser leurs rivaux… » La descendance de l’homme.

Le darwinisme soutient l’idée qu’il y a incontestablement une origine « animale » à nos émotions, c’est-à-dire que des mouvements des muscles, qui avaient une fonction précise (pour la chasse par exemple) ont pris un sens « psychologique ». Dans L’expression des émotions chez l’homme et chez les animaux, Darwin critique ceux qui ne prennent pas en compte ce qui nous rend proches des singes. Il donne l’exemple des muscles faciaux des singes. L’homme a les mêmes muscles qui servaient, à l’origine, à la chasse, mais chez l’homme, ils ont évolué pour prendre une fonction psychologique, celle d’exprimer des émotions.

Il s’agit d’étudier le comportement de l’animal en lui-même, selon les principes de l’émotion, de montrer que chez l’homme elle réagit aux mêmes lois, tout en montrant qu’il y a bien une spécificité humaine :

« Il est donc probable que nos ancêtres ne commencèrent qu’assez tard à pleurer ; et cette conclusion s’accorde avec le fait que nos plus proches parents, les singes anthropomorphes, ne pleurent pas(…). L’expression du chagrin et de l’inquiétude est donc éminemment humaine ».

Ainsi, ce qui fait de l’homme un animal particulier c’est le « sens moral » de ses comportements, que les comportements sont orientés selon une logique sélective.

L’éthologie moderne :

La question majeure de l’étude du comportement est de comprendre le rapport de l’animal à son monde, à son environnement. Or, la théorie de la sélection ne répond pas complètement  à ce problème. Ce qui est frappant, c’est que ce sont toujours des termes datant de l’antiquité qui sont utilisés : on avait le mécanisme des atomistes contre la finalité aristotélico-stoïcienne, puis le mécanisme cartésien contre le finalisme thomiste et le tournant du 19ème et du 20ème siècle opposent de nouveau ces camps.

Konrad Lorenz :

Ses travaux s’attachent à montrer qu’il faut distinguer de pures réactions réflexes, du comportement dans son ensemble. Un des exemples les plus célèbres est celui de l’oie qui ramène les œufs roulant hors du nid. Seul le mouvement taxique ( Taxie= mouvement programmé génétiquement provoqué par un stimulus du milieu) du bec sur l’œuf est purement réflexe, tandis le mouvement sagittal (qui a la forme d’une flèche) du cou relevant du comportement instinctif au sens large du terme.

Lorenz estime ainsi qu’il y a bien une marge pour une mémorisation individuelle, mais que celle-ci est elle-même conditionnée par ce que le génotype (ensemble ou partie donnée de la composition génétique d’un individu) rend possible. Finalement, ce sont bien les comportements les mieux adaptés qui sont retenus par la sélection.

Jacob Von Uexkull :

C’est un éthologue allemand qui s’est efforcé de sortir l’éthologie de l’ornière de l’opposition entre pur mécanisme et pur vitalisme. Sa notion clef est celle d’Umwelt = « milieu » concret dans lequel vit l’animal.

Umwelt est traduit par « monde », par « entours » selon Sartre.

L’idée fondamentale de l’auteur est de montrer que les comportements des animaux ne peuvent s’expliquer par de pures réactions réflexes à des stimuli, mais que l’idée de « but » est elle-même trop générale. Il faut essayer d’observer, au contraire, pour chaque animal, la façon dont ses comportements sont liés à des configurations spéciales en termes de temporalité, d’espace, de perception etc.

Von Uexkull dégage l’idée majeure que les stimuli ne sont pas du tout de purs déclenchements réflexes, mais doivent prendre sens dans un « monde » qui est celui de l’animal. Il va conduire une longue analyse du comportement apparemment très simple de la tique, qui attend sur une branche que passe un animal à sang chaud pour se laisser tomber sur lui, le piquer, absorber le sang, tomber à terre, délivrer ses œufs et mourir :

« Assurément, l’activité sélectrice des récepteurs(…) joue un rôle principal ; mais seul la connotation d’activité liée aux stimulants confère à l’action toute sa sûreté ». Mondes animaux et mondes humains.

Le monde animal, comme le monde humain, a donc une signification.

Maurice Merleau-Ponty :

Si Heidegger développe l’idée que l’existence humaine est inséparable de son « monde », dans lequel elle s’incarne selon diverses modalités, il, avec Sartre, réduit l’Umwelt à l’homme uniquement.

C’est au phénoménologue français Merleau-Ponty que l’on doit l’idée que la notion de comportement rassemble en réalité, jusqu’à un certain point, l’homme et l’animal. Il se base sur des données de la psychologie de la forme et des travaux sur le système nerveux.

La psychologie de la forme montre que notre perception du monde ne se fait pas par additions de parties discrètes, mais sous la forme de prise en compte de totalités signifiantes. Cette idée de totalité est observable notamment dans le comportement animal. Ce qui le montre, c’est que certains animaux « ratent », comme ces chimpanzés qui ne «savent pas » utiliser des branches d’arbres comme bâtons, alors qu’ils ont appris à les manier.

« Ces relations ne sont pas virtuellement présentes dans les stimuli et ce n’est pas une simple abstraction qui les fait apparaitre dans la régulation du comportement. Elles supposent une « structuration » positive et inédite de la situation ». La structure du comportement.

Le comportement n’est pas seulement une réaction, n’est pas le produit d’un simple « apprentissage ». C’est une façon de s’engager dans le monde :

« Le comportement se dégage de l’en-soi et devient la projection hors de l’organisme d’une possibilité qui lui est intérieure. Le monde, en tant qu’il porte des êtres vivants (…) se creuse à l’endroit où apparaissent des comportements ».

Et de l’animal à l’homme, la question n’est pas celle d’une différence de degré ou de nature, mais de passage d’un monde à l’autre :

« L’homme n’est pas un animal raisonnable. L’apparition de la raison et de l’esprit ne laisse pas intacte en lui une sphère des instincts fermés sur soi ».

UNE culture animale ?

La question d’une « culture » animale ne se pose qu’avec des espèces supérieures, les plus « intelligentes »  justement. C’est l’étude des chimpanzés qui conduit par exemple à s’intéresser à leurs capacités à manipuler des outils, rompant avec l’idée que l’hominisation passerait essentiellement par l’accès à la technique :

« Le doute n’est plus permis : en milieu naturel, les chimpanzés se servent régulièrement d’outils, fabriqués à partir de matériaux divers et utilisés dans des tâches variées ». Dominique Lestel, L’animalité.

L’éthologie moderne a ajouté les capacités de certains animaux à entrer dans des rapports coopératifs, à travers le langage et l’empathie.

Le cas du langage est paradigmatique, tant il est déjà un des grands marqueurs de division depuis l’antiquité, entre Aristote qui ne prête aux animaux qu’une phonè (voix) capable d’exprimer les sentiments de plaisir et de déplaisir, seul l’homme pouvant, par son logos, débattre du juste et de l’injuste, et ceux qui, des sceptiques à Plutarque, ne cessent de mettre en avant la réalité d’un langage animal que nous sommes difficilement capables de comprendre.

Avec le développement des sciences du langage à partir du 20ème siècle, on a déduit que les animaux sont certes capables de communiquer entre eux, ou de désigner des « objets », mais pas de traiter de leur rapport au monde et encore moins de prendre en compte le fait qu’il y a un monde pour l’autre. Les langages animaux n’ont pas une syntaxe, une sémantique et de l’articulation entre les deux niveaux. Le langage et la « culture » animale répondent donc  essentiellement à la satisfaction d’un besoin précis.

Mais, quoiqu’il en soit, la question d’une psychologie animale reste problématique. D’un côté, certains animaux manifestent des comportements qui nous rappellent les mêmes chez les hommes :

« Nous pouvons avancer hardiment que le rire, en tant que signe de plaisir fut connu de nos ancêtres longtemps avant qu’ils fussent dignes du nom d’hommes ; en effet, un grand nombre d’espèces de singes font entendre, lorsqu’ils sont contents, un son saccadé évidemment analogue à notre rire ». Darwin.

De l’autre côté, ce que nous appelons « psychologie » chez l’animal relève soit de l’étude scientifique du comportement, soit peut-être de toutes les projections induites par notre compagnonnage avec les animaux.

Thomas Nagel, dans un célèbre article, « Quel effet cela fait-il d’être une chauve-souris ? » conclue qu’il « est certainement possible pour un être humain de croire qu’il y a des faits pour lesquels les humains ne possèderont jamais les concepts nécessaires à leur représentation ou à leur compréhension ».

Nagel affirme que le monde animal, compris comme le déploiement singulier d’une existence qui s’éprouve du dedans, nous est à jamais fermé.

Il n’y a pas UN monde, « ce qu’il y a ce sont des positions, des niches, des lieux, des territoires et des errances, de pelotes de monde chaque fois différentes ». Bailly, Le parti-pris des animaux.

A ce sujet, Dominique Lestel remet en cause la prétention de l’homme à se mettre à la place de l’animal qui n’est finalement qu’une forme subtile d’orgueil. Pourquoi ne pas accepter que nous vivons fondamentalement dans des « mondes » différents, bien qu’ils puissent parfois se croiser ?

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