Corrigé épreuve de culture générale : ISCAE par Wafae Abid.

Sujet :

 » L’ère de la technique est entièrement tendue vers l’avenir, mais vers un avenir totalement déterminé par un développement dans le temps.  »

Søren Kierkegaard ; Le temps et l’éternité

Supports :

 

  1. Extrait de L’intuition de l’instant de RameshBalsekar
  2. Extrait de L’Appel de l’Etre de Nicolas Berdiaef
  3. Extrait de Le temps et l’Eternité de Kierkegaard

Introduction

Le temps, dans sa première acception étymologique, renvoie à une durée indéfinie et homogène, caractérisée par la continuité et la succession. Comme il peut se condenser dans le moment présent, il réfère à la temporalité du passé et du futur. A ce titre, Kierkegaard, le philosophe danois, annonce : « L’ère de la technique est entièrement tendue vers l’avenir, mais vers un avenir déterminé par un développement dans le temps. » A travers ce propos, l’auteur établit une liaison problématique entre le temps de la technique et l’avenir. En effet, il souligne que le temps dépend des perspectives du futur, car la technique ne peut être évaluée qu’à partir d’une vision prospective, cette dépendance absolue est exprimée par l’usage des deux adverbes de manière : « entièrement, totalement ». En outre, Kierkegaard insiste sur l’idée d’un mouvement progressif, autrement dit, l’époque de la technique se réalise amplement dans l’avenir hypothétique. A partir de ce moment la notion du temps se trouve tiraillé entre l’authenticité du vécu, la nécessité du progrès et le souvenir du passé.Ainsi est-on en droit de se demander jusqu’à quel point la suspension du temps peut-elle perturber le vécu de l’être ? Pour traiter minutieusement cette problématique, nous allons d’emblée mettre en évidence la rupture entre le présent, l’histoire et la destinée de l’homme, nous interrogeons par la suite la nécessité de vivre le temps subjectif pour rejoindre la spontanéité du vécu afin d’arriver à mettre en valeur la notion du temps comme une partie de l’éternité.

Bien que l’homme cherche à vivre pleinement le présent, il se trouve pourtant face au futur inconnu, un avenir qu’il doit concevoir, assurer et bâtir. Le temps contemporain (présent) devient donc un moment d’investissement, l’étape primitive de toute création postérieure. De là, Kierkegaard, en donnant l’exemple de « l’ère de la technique », présume que l’être devient attaché à l’idée du devenir, l’homme ne peut œuvrer dans le présent sans être sûr des fruits de son travail. Il ne laisse rien au hasard en calculant le vécu de chaque temporalité. Le temps devient ainsi mécanique, voire mathématique en dépendant « de la montre » et du « calendrier ». Cette exploitation temporelle s’avère nécessaire dans la mesure où elle permet à l’homme de faire avancer l’humanité et de faciliter ses conditions de vie.A cet égard, « l’ère de la technique » renvoie au temps moderne qui met en exergue la volonté excessive de l’homme de faire avancer le présent et de se réaliser au futur. Dans une autre optique, Kierkegaard définit le temps de la technique par son rythme accéléré, voire effréné.

A ce titre, la technologie insère l’homme dans un processus historique accéléré, mais en même temps, elle cherche à aider l’homme à dompter l’espace qui l’entoure. A partir de ce moment, il arrive à contrôler le destin des prochaines générations. Ne s’agit-il pas d’une manière de garantir l’immortalité ?Bien évidemment ; si l’homme parvient au XXIème siècle à digérer quotidiennement et mensuellement un ensemble indéfini d’inventions, c’est parce qu’il cherche à contrôler le temps, la quatrième dimension de l’univers. Décomposer le temps, c’est le répartir en fonction des attentes et des ambitions humaines. L’essence de l’être est donc liée à l’inscription de l’humanité dans une lignée progressive. La modernité incarne parfaitement cette conception à travers la production excessive et successive des moyens technologiques facilitant le vécu de l’individu.

Certes l’individu parvient à réaliser ses projets à travers cette projection de la réalité dans un vécu éventuel, cependant il risque de rater le véritable vécu et, en conséquence, décomposer l’unité du moi.

Le temps ne peut avoir uniquement une référence prospective, il renvoie également au moment présent, généralement oublié par « le siècle de technique ». En effet, si les pensées créatives de l’être lui permettent d’assurer une vie meilleure au futur, une vie caractérisée essentiellement par « un développement dans le temps », il est nécessaire de dire que chaque pensée s’effectue tout d’abord au présent. De là, l’investissement pour l’avenir se réalise premièrement au moment présent, par une action instantanée. L’auteur de L’Appel de l’être, Nicolas Berdiaef, insiste sur la notion de la spontanéité en affirmant : « Votre esprit pensant va vous faire impliquer dans cette pensée qui est apparue spontanément.» ; il s’agit donc d’une union entre l’esprit humain et la spontanéité de l’instant. Autrement dit, on ne peut parler d’un développement dans le futur sans parler d’une réalisation dans le présent. L’avenir ne peut être indépendant, ne peut être « tendue vers » le futur sans effectuer l’action première au présent.

Par voie de corollaire, on constate que la concentration sur l’actualité met l’homme au centre de l’univers comme le créateur de ce mouvement qui naît à l’instant même, qui devient un souvenir et qui se transforme au futur. Tout donc commence par l’intention humaine et finit par la concrétisation d’un objectif visé par l’homme. Dans ce sens, le XVIème siècle traduit l’ère de la renaissance, là où l’humanisme trouve son expression la plus sublime, qui témoigne d’un essor scientifique spectaculaire. Ces manifestations accentuent comment la focalisation sur le vécu contemporain, sur les idées créatives des hommes conduit vers l’amélioration des conditions de vie des individus. C’est donc la dimension subjective de la pensée, cet enracinement de l’homme dans son temps, qui participe du développement des perspectives du présent. En étudiant alors l’évolution de la pensée humaine, il est remarquable qu’il y a plusieurs moments qui ont jalonné l’Histoire ; ces moments sont suspendus, indivisibles et éternels.

A partir de ce moment, la notion de l’éternité devient équivoque. En même temps qu’elle peut être « tendue » vers le passé, elle rejoint la dimension prospective du temps. Mais au-delà de ces deux cadres temporels, le présent illustre « la valeur plénière » de l’éternité.

Cette dernière n’est pas le synonyme du futur, elle est ce détachement absolu de toutes les temporalités objectives, étroitement liées au temps numérique. Dans ce contexte, Kierkegaard déclare : « L’intégrité et l’unité du moi sont liées à l’intégrité et à l’unité de l’indécomposable présent, de l’instant en sa valeur plénière, qui n’est plus un moyen pour l’instant présent. » Il établit par conséquent une rupture entre l’instantané et l’avenir. Autrement dit, l’instant n’est pas un outil provisoire pour créer le futur, elle n’est l’étape infantile de l’avenir. Pour lui, l’instant est en « communion avec l’éternité. » Effectivement, le rapport entre l’homme et le temps s’avère problématique dans le sens où il essaye de tuer le rythme accéléré du temps par l’accès à l’éternité. Qu’est-ce que l’éternité ? Elle cristallise en vérité une volonté de survivre, de continuer d’être malgré les cicatrices irréversibles du temps. On pourrait par conséquent dire que l’homme cherche à domestiquer le temps en tant que telendécomposant sa linéarité et en opérant des ruptures entre différentes temps.

Le moment présent cesse d’être le pont alliant deux éternités, il est plutôt l’incarnation parfaite de ce concept. André Gide accentue cette idée en disant : “C’est dans l’éternité que, dès à présent, il faut vivre. Et c’est dès à présent qu’il faut vivre dans l’éternité. Qu’importe la vie éternelle, sans la conscience à chaque instant de cette durée.” En conséquence, la condition primordiale facilitant l’accès à la durée illimitée est concrétisée par le terme : « conscience », une prise de conscience du temps présent est la première voie vers la vie éternelle. La citation de Krisnamurti, reprise par Berdiaef, met le doigt sur cette notion : « Vous ne pouvez pas toujours maîtriser votre attention, mais vous pouvez vous reprendre et redevenir attentif, afin de ramener votre attention au moment présent » Il s’agit d’une condensation maximale de l’esprit dans l’actualité.

En définitive, certes le temps concrétise une durée regroupant les trois périodes ordinaires : Passé, présent et futur, cependant le temps vécu dépasse largement cette définition pour se doter d’une dimension dynamique affectant ainsi l’intériorité humaine. Le temps est une condition de la vie subjective, c’est un passé qui continue d’exister et se constitue en projet ; ce qui autorise l’accès à l’éternité ;«  “Le présent est indéfini, le futur n’a de réalité qu’en tant qu’espoir présent, le passé n’a de réalité qu’en tant que souvenir présent”, pour reprendre les termes de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges.

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