Cours : Qu’est-ce qu’aimer ? – Professeures : B. Moujahid – W. Abid.

L’amour est une affection subjective, un vif désir d’un objet ou d’une personne : sans amour, sans désir sexuel, sans sentiment, pas de relations sexuelles, pas de perpétuation de l’espèce, pas de vie. Il s’agit d’une émotion qui se développe à partir d’un désir particulier (éros), et qui s’étend pour créer une communion sociale (Philia). Par conséquent, pour penser l’amour de façon authentique, il faut le traiter suivant ses nuances pulsionnelles, subjectives et sociales…etc.

En effet, la philosophie a souvent interrogé la question de l’amour d’un point de vue rationnel, vacillant entre éloge et rejet, entre confiance et scepticisme, négligeant ainsi ses inclinations sentimentales et libidinales.

L’étude de l’amour doit finalement s’enrichir de son contact avec l’univers littéraire, artistique, psychologique et scientifique afin de dépasser le discours fade de quelques approches réflexives.

I-   La triade Eros, Philia, Agapè :

En s’appuyant sur la mythologie grecque, il faut distinguer trois types d’amour :

  • Eros représente l’emblème mythologique du désir. Il est en effet la figure du désir comme manque puisqu’il est toujours suspendu entre-deux, entre pauvreté et abandonne, vu qu’il est le fils de Poros (qui signifie richesse) et de Penia (qui renvoie à la médiocrité). Eros serait donc un daîmon, comme le souligne bel et bien Platon dans le banquet, un intermédiaire entre les Dieux et les Hommes.

Eros est toujours à la recherche de son objet, ses quêtes semblent infinies et perturbantes. André Comte-Sponville associe Eros à l’amour-passion, à l’expérience sensuelle des corps. Malheureusement, cette expérience s’achève après la possession de l’objet aimé.

  • Philia : Il s’agit d’un concept traité et analysé par Aristote, qui veut dire selon lui l’amitié aussi bien familiale que sociale.

Dans l’Éthique à Nicomaque, pense la philia. Il en distingue trois types, mais chacun est un amour réciproque et non ignoré de ceux qui l’éprouvent : l’amitié selon l’utile, selon le plaisir et selon la vertu. Il définit l’amitié entre ceux qui se ressemblent en vertu, celle des hommes de bien, comme l’amitié parfaite. C’est le plaisir que l’on cherche dans la compagnie de certaines personnes en raison du charme de leur conversation. C’est aussi le désir de rendre l’autre meilleur. C’est ce que Sponville propose d’appeler : « l’amour-joie », être heureux à l’idée que l’autre existe.

En outre, pour Christophe Perrin, la philia est le « lieu de trouvaille d’un autre soi, donc le lieu d’une retrouvaille de soi et non celui d’une découverte de l’autre ».

Ainsi, sous ce nom, Aristote étend le concept de « philia » sur le plan social, il dépasse la pluralité des amitiés pour concrétiser l’existence de l’amitié parfaite au sein de la cité. Cultiver la philia serait donc un objectif civil vertueux, parce que la concorde est le fruit de l’amitié, qui est la condition de la justice, puisqu’elle est fondée sur la bienveillance et l’égalité. La philia se manifeste finalement comme une réalité de la politique et du « bien-vivre » social.

  • Agapé : Le terme grec agapê est souvent traduit par « amour » dans le Nouveau Testament. Il désigne la charité, l’amour désintéressé et inconditionnel. Pour « aimer son prochain comme soi- même », il faut se libérer de l’égoïsme du moi.

Le terme agapé est aussi employé dans le Nouveau Testament pour décrire l’amour de Dieu. Dieu est amour, dans sa nature même : «Qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. » (1 Jean 4.8)

Agapê est également employé pour décrire notre amour pour Dieu : « Comment la comprends-tu ? Il lui répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton énergie et de toute ta pensée, et ton prochain comme toi-même. » (Luc 10.27), et le respect et la fidélité d’un serviteur pour son maître : « Nul ne peut être en même temps au service de deux maîtres, car ou bien il détestera l’un et aimera l’autre, ou bien il sera dévoué au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir en même temps Dieu et l’Argent. » (Matthieu 6.24)

L’amour agapê ne nous est pas naturel. À cause de notre nature déchue, nous sommes incapables d’aimer ainsi. Nous ne pouvons aimer comme Dieu qu’en puisant notre amour, notre agapê, à sa source. « L’amour de Dieu est déversé dans notre cœur par le Saint-Esprit qui nous a été donné » quand nous sommes devenus ses enfants « Voici comment nous avons connu l’amour : Christ a donné sa vie pour nous ; nous aussi, nous devons donner notre vie pour les frères et sœurs.» (1 Jean 3.16) Parce que Dieu nous a aimés, nous pouvons nous aimer les uns les autres.

II-  Aimer entre éloge et rejet :

La philosophie oscille généralement entre deux positions sur l’amour :

  • La conception pessimiste représentée par Schopenhauer, qui conçoit l’amour comme le masque du désir, l’illusion qui cache la véritable réalité du désir humain. En effet, s’il y a désir, il n’a qu’une seule finalité : la perpétuation de l’espèce à travers le lien sexuel. Cette philosophie « anti-amour » est profondément pessimiste, parce qu’elle voit en l’amour une affection inutile qu’il faut rejeter.
  • La conception spirituelle renvoie à l’amour comme expérience purement subjective passant de l’amour de Dieu vers l’amour du A ce niveau, Dieu est aimé à travers l’amour du prochain, et vice versa, comme en témoigne l’expression suivante : « Dès que mon amour pour quelqu’un ne me conduit pas à Dieu et que dans cet amour je ne conduis pas à lui cette personne, mon inclination (…) n’est pas l’amour véritable ([32][32]Kierkegaard, Œuvres Complètes 14, p. 111.) » Par conséquent, le christianisme « détourne complètement l’attention du monde extérieur pour la porter vers le monde intérieur : il ramène à Dieu chacun de tes rapports avec autrui » ([33][33]Kierkegaard, Œuvres Complètes 14, p. 349.). Le monde extérieur a disparu depuis que le sujet a compris que seul la réalité intérieure était le monde véritable. En définitive, un tel amour trouve son accomplissement suprême dans le discours sur « L’œuvre de l’amour qui consiste à garder le souvenir d’un mort », qui précise le véritable objet de l’amour, comme Adorno l’a bel et bien souligné : « Comme c’est étrange ! la pensée de la vie chrétienne s’apparente, en effet, à la pensée de la mort. ([34][34]Kierkegaard, Œuvres Complètes 14, p. 134.
  • La conception romantique est concentrée sur l’extase de la rencontre, l’attention à l’autre, fondée sur la vision d’une relation pensée comme un contrat entre deux individus. C’est ce qui donne naissance au concept de « l’amour-passion », la passion amoureuse est bien de l’amour dans la mesure où elle est attachement à une personne singulière qui ne peut, aux dires mêmes des amoureux, être substituée à aucune autre. Aimer signifie également vouloir être aimé. L’amour de l’autre renforçant immédiatement le sien propre, un peu comme le désir d’autrui pour soi aggrave notre désir pour lui. Ceci dit, l’amour-passion est toujours aussi teinté d’affection, de compréhension mutuelle, de découverte positive de l’autre.
  • La conception réaliste développée par Badiou et Lévinas. L’amour est une rencontre avec l’altérité, incluant le désir et d’autres expériences. C’est le fait de s’abandonner et se dévoiler à l’autre tout en essayant de concevoir la durabilité de ces sensations au futur. Ce qui rejoint l’idée de Lévinas, selon laquelle le passionné aime en la personne aimée sa différence.

III-    Du désir à l’amour, la quête de la satisfaction durable :

Si le désir est préalablement défini comme manque, l’amour ne manque de rien. Si le désir incarne l’absence de son objet, l’amour chante la rencontre et la continuité.

Qu’est ce qui manque véritablement au désir ? Il faut peut-être cesser de confondre désir et pulsion sexuelle. Cette dernière est en effet un point partagé entre tous les vivants. Ainsi, tous les animaux ont des pulsions, mais seul l’homme connaît le désir. Si ce dernier manque de quelque chose, ce n’est plus de la chair matérielle, mais plutôt d’une essence, d’une personne. On pourrait donc dire que le désir humain s’est spiritualisée du moment qu’il s’agit moins de désir de possession ou d’appropriation corporelle. En d’autres termes, le désir sexuel se lit plus comme un besoin dont la satisfaction empêche les frustrations psychiques, comme le souligne Freud : « une certaine dose de satisfaction sexuelle directe paraît indispensable, et lorsqu’il y a frustration de cette dose qui est individuellement variable, le châtiment » est « la maladie psychique », cependant, le désir est plus de rapport érotique sensuel que de sexualité. D’où la distinction platonicienne entre l’éros terrestre attaché au corps, et le désir céleste lié à l’âme et la vertu.

L’amour relève donc du désir céleste (désir du bien, désir de la vertu…). A ce niveau, le manque ne suffit donc pas pour définir l’amour. En observant – à titre d’exemple- notre vie quotidienne, nous constatons que l’amour que l’être éprouve à l’égard de ses proches semble constant et durable. De même, le mariage incarne le passage du désir vers l’amour, de l’attirance physique vers l’alliance affective, ce qui garantit la durabilité du sentiment. L’amour se caractérise par sa posture à mi-chemin entre l’alliance qui se suffit à elle-même et ne demande rien et le désir d’appropriation. Il s’agit en d’autres termes d’un désir de proximité et de fusion, d’un amour-passion fait de désir et d’amour.

Cette conception met l’accent sur la particularité du verbe « aimer », il renvoie à la fois à un « agir- pour » et à un « ressentir-avec », à une passion et à une action, à un état et à une disposition. Il n’est peut-être ni le désir, ni la passion, ni l’amitié, il est la fusion parfaite entre plusieurs sentiments tantôt complémentaires tantôt opposés.

A RETENIR :                                                                              

–    L’amour se manifeste sous plusieurs formes, représenté généralement par ses trois fameuses formes : Eros, Philia et Agapé.

 –  Le désir n’est pas Le désir est éphémère, il disparaît juste après la satisfaction alors que l’amour est une promesse de durabilité.

  – Si l’amour n’est pas mis en valeur par des approches pessimistes, il semble valorisé par les conceptions romantiques et spirituelles.

– L’amour est à la fois un état et une action, un « agit pour » et un « ressentir avec ».

Sharing is caring!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

For security, use of Google's reCAPTCHA service is required which is subject to the Google Privacy Policy and Terms of Use.

I agree to these terms.

Espace membre