CPGE EC – Thème : Aimer – Entrée : Aimer et sublimer. Professeures : Abid – Moujahid

I-   Aimer : du sublime à la sublimation :

On ne peut traiter le rapport d’aimer à sublimer sans évoquer au préalable la définition donnée par Spinoza de l’amour dans son Éthique. L’amour est d’après lui : « la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ». cette définition nous permet de mettre l’accent sur la complexité d’aimer qui trouve son origine à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du sujet. Si l’objet ou le sujet aimé est à l’extérieur, la joie et l’idée que sa présence provoque sont intérieures. La notion d’idée, qui est inséparable de celle de la représentation, est capitale car elle dévoile tout le sens du verbe sublimer. Sublimer c’est transposer en quelque chose de pur, d’idéal. Il consiste à magnifier et à idéaliser l’objet de son amour en passant par une idée valorisante qui ne correspond pas à la réalité et qui se forme uniquement dans la pensée et l’imaginaire du sujet amoureux. La représentation idéique faite de l’être aimé explique donc ce sentiment de joie et cette sensation de plaisir qui aveugle parfois l’amoureux et l’empêche de voir clair.

La présence de l’être aimé est source de joie pour l’amoureux qui rêve d’une union physique ou rapport sexuel garantissant la jonction et la fusion momentanée des deux corps. Mais cette présence physique n’est pas toujours possible, ce qui amène le sujet à lui substituer une présence psychique et intellectuelle que garantit l’imagination.

Le sujet remplace ainsi l’être aimé par l’idée qu’il se fait de lui. L’image de l’autre devient un moyen de médiation ou écran entre l’amoureux et son objet d’amour. Le sujet amoureux finit par être victime de sa propre imagination et il tombe amoureux de la représentation qu’il se fait de l’autre. Laquelle représentation condense un ensemble d’idées, de pensées et d’images abstraites qui ne peuvent se concrétiser dans la réalité et qui entraînent souvent un sentiment de déception ou de frustration chez le sujet.

II-   Sublimer : moyen de revivre l’union parfaite :

La joie ressentie par le sujet lors de la présence réelle ou fictive de son objet d’amour trouve sa justification dans une expérience précédente et déterminante du plaisir provoqué par la fusion avec le corps maternel selon l’analyse psychanalytique.

Sublimer est un moyen de revivre l’unité parfaite entre le sujet et ses sources de plaisir et de retrouver le paradis perdu par le biais d’un auto-érotisme qui remédie au manque par une activité intense de l’imaginaire. Sublimer apparaît alors comme la condition sine qua non pour réaliser le désir originaire d’unification totale et d’abolition de la différence et de la distance qui sépare le sujet de son objet d’amour.

La sublimation opère grâce à la puissance de l’imaginaire et grâce à la force de la nostalgie d’une époque antérieure d’union parfaite avec le corps de la mère, objet du premier amour. Aimer et sublimer impliquent aussi bien l’espoir de retrouver une union perdue que le risque de rupture et de séparation douloureuse ou tout simplement de déception résultant de l’inadéquation entre représentation et réalité.

Freud souligne cet aspect paradoxal d’aimer en affirmant que si l’amour « procure à l’être humain les plus fortes expériences vécues de satisfaction », il le « rend, de la manière la plus problématique, dépendant d’un morceau du monde extérieur, à savoir de l’objet d’amour choisi », et il « s’expose à la plus forte des souffrances si l’on est dédaigné par lui ou si on le perd ».

Le sujet amoureux, souffrant de l’éloignement de son objet d’amour, crée dans l’espace de son imaginaire une sorte d’intimité fantasmée entraînant une satisfaction hallucinatoire et permettant de retrouver l’unité archaïque.

« Il est exact que cet état amoureux n’est qu’une réédition de faits anciens, une répétition de réactions infantiles, mais c’est là le propre même de tout amour et il n’en existe pas qui n’ait son prototype dans l’enfance » (Freud, « Observation sur l’amour de transfert », pp. 26-27).

Cette idée d’union retrouvée avec une part de soi montre la dimension narcissique du processus de la sublimation. L’autre n’est qu’une médiation pour assouvir un désir refoulé d’un moi idéalisé afin de parvenir à l’accomplissement de soi. L’objet aimé n’est pas aimé pour lui-même comme l’atteste Christian David en ces termes : « nous croyions aimer et nous n’aimions que l’état où nous plonge l’amour ».

Aimer mène à une cristallisation des besoins du moi narcissique transférés sur l’objet d’amour. En sublimant l’autre, en l’idéalisant et en le surestimant le moi masque ses propres insuffisances et inaptitudes.

III-    Sublimer : entre normalisation et création :

Freud montre que l’amour est une sublimation du pulsionnel. La sublimation est ce qui permet de trouver un terrain d’entente entre exigences civilisationnelles et exigences pulsionnelles.

La sublimation est une façon de dévier l’énergie pulsionnelle pour la rendre socialement recevable. Elle est donc intimement liée au processus civilisateur. Elle consiste à la fois en un investissement et en une production des signifiants. Sublimer répond à une logique d’inventivité et de créativité. La sublimation est partagée entre normalisation et création.

IV-  Sublimer et surestimer :

Sublimer ne concerne pas uniquement l’aspect intellectuel de la personne mais son être entier. Il est même attaché à une pratique langagière qui transforme le sujet en profondeur et le révèle à lui-même et au monde. Aimer motive et oriente l’élan psychique et déclenche la faculté sublimatoire. Sublimer est essentiellement lié à la subjectivité et à la capacité du sujet de voir le beau et le sublime dans l’objet aimé. Sublimer est ainsi paradoxal car le sujet est à la fois la cause et l’effet de sa propre expérience.

Dans son essai Psychologie des masses et analyse du Moi Freud montre que la sublimation est une manière de détourner les pulsions de leur but sexuel. Les pulsions sont canalisées et transposées sous forme de représentations et de fantasmes

Pour Christian David aimer est « une constellation dynamique de désirs, de sensations, de fantasmes et d’affects, conscients et inconscients, qui modifie, pour un temps, l’ensemble de l’organisation personnelle et qui se traduit par une disposition irréversible à constituer l’objet élu en tant que source et centre de toute satisfaction, de tout bonheur, mobilisant l’essentiel des ressources énergétiques ».

Aimer et sublimer correspondent selon Vincent Jadoulle à un « surinvestissement de l’imaginaire et la négligence des données et des exigences du réel, une surestimation de l’objet aimé, une dépendance étroite à celui-ci avec un rétrécissement du champ relationnel et perceptif, ainsi que l’envahissement de la pensée par la représentation de l’être aimé ».

  • Sublimation et cristallisation

Stendhal a écrit un essai De l’Amour dans lequel il vise à définir le sentiment amoureux et à en analyser les mécanismes. Il présente son ouvrage comme étant « tout uniment une description exacte et scientifique d’une sorte de folie très rare en France », il « explique simplement, raisonnablement, mathématiquement, pour ainsi dire, les divers sentiments qui se succèdent les uns aux autres, et dont l’ensemble s’appelle la passion de l’amour ».

Il invente le concept de « cristallisation » qu’il définit ainsi : « Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections » (p. 31). Stendhal emploie le concept de cristallisation pour désigner le phénomène d’idéalisation à l’œuvre dans le processus amoureux.

Dans le chapitre 2 de De l’amour, intitulé « De la naissance de l’amour », Stendhal passe en revue les étapes majeures du processus amoureux qui participent progressivement à doter l’être aimé de qualités même imaginaires et à l’idéaliser : « Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes (…) Ce que j’appelle cristallisation, c’est l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ».

La cristallisation s’inscrit, selon Stendhal, dans un processus en sept étapes : L’admiration- Quel plaisir, etc.- L’espérance.- L’amour est né.- Première cristallisation.- Le doute paraît.- Seconde cristallisation.

Il affirme que la seconde cristallisation est plus importante et plus intense que la première : « c’est ce chemin sur l’extrême bord d’un précipice affreux, et touchant de l’autre main le bonheur parfait qui donne tant de supériorité à la seconde cristallisation sur la première ».

En recourant à l’analogie, Stendhal explique à son amie Madame Gherardi comment la cristallisation opère : « au moment où vous commencez à vous occuper d’une femme, vous ne la voyez plus telle qu’elle est réellement, mais telle qu’il vous convient qu’elle soit. Vous comparez les illusions favorables que produit ce commencement d’intérêt à ces jolis diamants qui cachent la branche de charmille effeuillée par l’hiver, et qui ne sont aperçus, remarquez-le bien, que par l’œil de ce jeune homme qui commence à aimer.».

Le processus de sublimation qui s’ajoute au concept de cristallisation montrent bel et bien qu’aimer est complexe et que le sujet amoureux tombe facilement dans une sorte de folie, d’amour narcissique. Il est le producteur d’une illusion consciente ou inconsciente dont il est l’auteur et la première victime. Aimer bouleverse le monde intérieur et extérieur du sujet et altère sa capacité de jugement, mais c’est lui aussi qui l’attache à la vie et le sauve de la monotonie et du non-sens.

A RETENIR :                                                                              

  • Aimer est basé essentiellement sur la représentation que l’on se fait de l’objet d’amour
  • Le sujet idéalise et magnifie l’être aimé en usant de son imaginaire, c’est la cristallisation selon selon Stendhal.
  • L’image de l’autre, créée par le sujet, devient un écran entre le sujet et l’objet d’amour.
  • Sublimation motivée par le désir de revivre l’union parfaite, mais exposant le sujet aux risques de déception et de désillusion amère.

Sharing is caring!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

For security, use of Google's reCAPTCHA service is required which is subject to the Google Privacy Policy and Terms of Use.

I agree to these terms.

Espace membre