Dissertation : Peut-on parler de liberté animale ?

     « Amour et liberté, quels bienfaits ! Ces animaux que nous appelons sauvages, parce qu’ils ne nous sont pas soumis, ont-ils besoin de plus pour être heureux ? » Ainsi s’exclame et s’interroge Buffon dans le deuxième paragraphe du texte qui ouvre son ouvrage intitulé L’Histoire naturelle plus particulièrement la partie  « Les animaux sauvages ». À l’état sauvage, les animaux sont libres, parce qu’à la différence des animaux domestiques, ils ne vivent pas dans la dépendance de l’homme. Or, l’animal ne naît pas domestique, il le devient, peut-on dire en paraphrasant la célèbre formule de Simone de Beauvoir. Est-ce à dire que la liberté est la condition naturelle de l’animal ? Si l’on entend par condition naturelle, une condition de départ et par liberté le fait de n’être tributaire que de soi, il semble que l’état sauvage en lequel on peut voir un état de nature soit, comme le souligne Buffon, le règne de la liberté. Cependant, cette définition qui fait de la liberté une condition de vie, une donnée externe à l’animal et replie l’un sur les autre la liberté et l’état sauvage est insuffisante. En effet, l’expérience de la liberté ne se réduit pas à une relation au monde extérieur caractérisée par l’absence d’entrave. La liberté s’éprouve comme la faculté intime de se déterminer et il ne suffit pas de vivre en liberté pour être libre, encore faut-il être l’agent de sa liberté. La liberté n’est donc que secondairement une condition de vie. D’autant que par vivre en liberté, on n’entend jamais que deux choses : ne pas vivre en captivité d’une part, vivre conformément à l’ordre de la nature d’autre part. Toutefois, ne pas vivre en captivité n’implique pas l’auto-détermination ou encore l’autonomie. Et prendre l’ordre de la nature comme principe de la liberté tend à replier l’une sur l’autre liberté et nécessité. Or, l’animal qui vit en liberté, à l’état sauvage, suit son instinct et, ce faisant, adhère massivement à cet ordre de la nature. Peut-on encore parler de liberté ?

     En effet, la condition naturelle de l’animal ne se caractérise-t-elle pas par son déterminisme ? Toutefois, ne prive-t-on pas l’animal de sa liberté, lorsqu’on l’empêche de vivre à l’état sauvage ? Dès lors ne faut-il pas considérer que l’animal constitue une figure possible de la liberté ?

La condition naturelle de l’animal ne se caractérise-t-elle pas par son déterminisme ? C’est ce que souligne Rousseau, lorsque dans la première partie du second Discours, il souligne que « la nature seule fait tout dans les opérations de la bête ». L’animal ne peut sortir des limites de la nature. Son comportement est programmé par celle-ci et il ne peut modifier ce programme. « C’est ainsi qu’un pigeon mourrait de faim près d’un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de grain », poursuit Rousseau en recourant à la rhétorique de l’exemplum pour soutenir son propos.

       La nature conditionne le comportement de l’animal : Heidegger, en s’inspirant des travaux de Jakob Von Uexküll, biologiste et philosophe allemand, reprend l’exemple  de l’abeille pour montrer  combien l’animal est accaparé par les taches et les fonctions qu’il accomplit, incapable de recul et de modifier son comportement. Tout se passe comme si l’abeille n’était affectée que par l’action de butiner, de sorte que le résultat même de son action lui échappe comme tend à le faire penser l’expérience menée par Heidegger. Ce type d’expérience conforte le philosophe dans l’idée que l’animal est enfermé dans des cercles fonctionnels – enfermé, « pauvre en monde » et de ce fait privé de liberté.

Les travaux du père de l’éthologie moderne, Konrad Lorenz, biologiste et zoologiste autrichien titulaire du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1973, vont dans le sens d’un déterminisme qu’il met au compte de l’instinct : L’animal est privé de liberté dans le sens qu’il est soumis à l’instinct naturel : Lorenz définit l’instinct comme un ensemble de comportements hiérarchisés qui n’ont d’autre but que de concourir à la conservation de l’individu et de l’espèce. Si le déterminisme de l’instinct est complexe et n’exclut pas de la part de l’animal des comportements qui répondent à des motivations particulières, il n’empêche que l’animal suit son instinct et agit selon les prescriptions de celui-ci.

      Si l’animal agit déterminé par son instinct, il n’en suit pas moins des appétences, comme le précisent Lorenz. Ainsi, souligne Lorenz, on ne peut pas dire que l’animal qui chasse, lorsqu’il cherche sa proie, chasse par instinct. Il suit plutôt une appétence et sa recherche, adaptée aux circonstances, témoigne d’une motivation, celle de se nourrir, de subvenir à ses besoins et à ceux de ses petits, lorsqu’il en a. À partir du moment où le comportement de l’animal répond à une motivation, n’est-il pas le signe d’une liberté, ne serait-ce qu’a minima ? Car, par-là, l’animal ne témoigne-t-il pas qu’il sent ce qui est bon pour lui et qu’il sent ce qu’il doit faire ? Or, un tel sentiment n’est-il pas déjà une forme d’auto- détermination ? L’animal n’est-il pas libre en ce qu’il n’a pas besoin d’être pris en charge par une instance extérieure ?

De façon évidente, l’homme prive les animaux de leur liberté, lorsqu’il les domestique et les place dans sa dépendance, fût-ce pour leur assurer une vie plus bonne. En effet, c’est en terme de dégénération que Buffon analyse la domestication. L’animal domestique est un animal qui a dégénéré : de créature libre, tel qu’il vit à l’état sauvage, il est devenu un esclave, ainsi qu’il l’écrit au livre IV de L’Histoire naturelle : « L’homme change l’état naturel des animaux en les forçant à lui obéir, et les faisant servir à son usage : un animal domestique est un esclave dont on s’amuse, dont on se sert, dont on abuse, qu’on altère, qu’on dépayse et que l’on dénature, tandis que l’animal sauvage, n’obéissant qu’à la Nature, ne connait d’autres lois que celles du besoin et de la liberté. » C’est donc ce processus de dégénération que note le naturaliste, les déformations de l’animal par l’homme. La domestication, est une dénaturation.

L’éthologie moderne confirme les observations de Buffon : l’animal domestique a une sexualité plus développée que l’animal sauvage, il mange davantage, il investit moins la société de ses congénères. Étudiée par  Buffon,   cette   dégénération   est   presque   morale.   Les   animaux domestiques dominés par leur sensualité offrent par rapport aux animaux sauvages, qui vivent en liberté, le spectacle d’une dépravation. C’est également en termes de dégénération que Rousseau analyse le passage de l’homme de l’état de nature, où il ne se distingue pas des animaux, à l’état social.

      Dans les sociétés de consommation, l’élevage industriel est une pratique qui ne prive pas seulement l’animal de sa liberté. Pire, c’est un vrai « désastre moral » en ce sens que les animaux sont appréhendés comme une marchandise, des objets dépourvus de sensibilité. La théorie de l’animal objet remontre à Descartes et Malebranche : Ces positions «cartésiennes » ont envahi la pensée occidentale et l’idée que les animaux sont des machines sans aucune sensibilité, donc des objets, des choses, y est extrêmement répandue au grand dam des défenseurs de la cause animale.

      Si les animaux domestiques peuvent illustrer la condition de l’être dépossédé de sa liberté naturelle, n’est-ce pas que, par symétrie, les animaux sauvages donnent à penser cette liberté ? Fondamentalement, la question n’est plus tant de savoir si l’animal est un agent libre, mais si la vie qu’il mène à l’état sauvage, soit, comme on l’a dit, à l’état de nature n’offre pas une image de la liberté. Dès lors, s’il est possible d’articuler l’animal et la liberté, de faire de la condition de l’animal une condition de la liberté, comment pouvons-nous définir la liberté ?

     Lorsqu’il s’intéresse à l’animalité, Bataille note que celle-ci se définit par l’absence d’interdits. L’animal mange la chair crue, quand l’homme la prépare et la sèche ou la fait cuire. Il ne connaît pas non plus l’interdit de l’inceste. L’homme se sépare de l’animalité et construit son humanité en refusant le donné naturel, en le niant, en le frappant d’interdit. À l’inverse l’animal l’accueille et vit libre de tout interdit. Agissant dans un en-deçà de la raison, il n’est jamais dans la transgression, jamais hors- la loi. Il ne médiatise pas sa relation à la nature et ne circonscrit pas celle-ci dans des limites à l’extérieur desquelles il peut se tenir. « Tout animal, écrit Bataille, est dans le monde comme de l’eau à l’intérieur de l’eau ». Il ne se sépare pas de ce monde, car il n’a pas conscience de sa propre existence. Cette immédiateté, cette immanence, on les reconnaît avec plus d’évidence encore dans le rapport d’animal à l’animal où tous deux échappent à la dialectique du maître et de l’esclave. « Il n’est rien dans la vie animale qui introduise le rapport du maître à celui qu’il commande, rien qui puisse établir d’un côté l’autonomie et de l’autre la dépendance ».

         Dans le monde animal, il n’y a pas de place pour la servitude. L’animal, à l’état de nature, perd sa vie, mais pas sa liberté. L’une et l’autre ne font qu’une. Buffon notait également la présence de cette égalité au sein des animaux sauvages et en faisait un corolaire de la liberté dont jouissent ces animaux : « Ils ont encore l’égalité, ils ne sont ni les esclaves, ni les tyrans de  leurs  semblables ; l’individu n’a pas à craindre, comme l’homme, tout le reste de son espèce ; […]. » La liberté est la condition naturelle de l’animal, précisément parce que dénués de raison, ils sont également dénués des passions que celle-ci vient soutenir et développer.

       En effet, la liberté, telle que la donne à penser l’animalité, est strictement physique. On peut la définir à partir de Hobbes selon qui « La liberté n’est autre chose que l’absence de tous les empêchements qui s’opposent à quelque mouvement. » Hobbes propose une définition mécaniste de la liberté – soit encore une définition qui relève d’une physique de la liberté. En ce sens, la liberté ne distingue plus l’animal ni de l’homme, ni, même, de l’objet inanimé. Dans les mouvements de l’animal aux prises avec les obstacles naturels se construit un rapport de forces qui n’a d’autre enjeu que la vie, non pas tant la nécessité biologique que la vie en tant qu’affirmation d’elle-même, indépendamment de tout projet qui lui serait extérieur. C’est cette physique ou encore cette immanence de la liberté à la vie qui ne connait qu’elle que donne à penser la condition naturelle de l’animal.

Conclusion à rédiger

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