Dissertation : la fin de l’enfance.

Sujet : Dans La Part manquante, Christian Bobin écrit :

 « Vous demandez à l’enfant ce qu’il veut faire plus tard. C’est une question sans lumière, puisqu’elle suppose la fin de l’enfance en lui, son entrée dans l’âge et la fatigue. La fin de l’enfance est sans histoire. C’est une mort inaperçue de celui qui s’éteint. C’est la plus grande énigme dans la vie, comme l’épuisement d’une étoile dont l’éclat ne cesse plus de ravir toutes vos heures, jusqu’à la dernière » (Gallimard, 1989, p. 33-34).

  • Dans quelle mesure votre lecture des œuvres au programme éclaire-t-elle ce propos ?
Les titres ainsi que les éléments entre crochets n’apparaissent que pour indiquer les différentes étapes de la rédaction du devoir : ils ne doivent pas figurer dans une copie.

[Amorce.] « Voilà que tout cela est passé… Mon enfance n’est plus ; elle est morte, pour ainsi dire, quoique je vive encore. » Dans ces lignes des Confessions, saint Augustin formule, sur le ton du regret, un paradoxe : l’enfance disparue est si lointaine qu’elle semble coupée de la vie. L’individu survit à son passé dont il porte le deuil.

[Citation du sujet et analyse des termes.] Christian Bobin, dans La Part manquante, évoque lui aussi la fin de l’enfance, qui, quoique disparue, continue de projeter son rayonnement initial sur le reste de l’existence :

« Vous demandez à l’enfant ce qu’il veut faire plus tard. C’est une question sans lumière, puisqu’elle suppose la fin de l’enfance en lui, son entrée dans l’âge et la fatigue. La fin de l’enfance est sans histoire. C’est une mort inaperçue de celui qui s’éteint. C’est la plus grande énigme dans la vie, comme l’épuisement d’une étoile dont l’éclat ne cesse plus de ravir toutes vos heures, jusqu’à la dernière. » L’adresse au lecteur, interpelé par la deuxième personne du pluriel, souligne ce que cette question a d’habituel. C’est pourtant une question « sans lumière ». La métaphore est ici évaluative : la question du futur métier est terne, sans intérêt. Mais l’absence de lumière signifie aussi que cette demande ne projette aucun éclairage sur l’avenir de l’enfant, puisque cet avenir ne concernera jamais l’enfant lui- même : quand il sera l’heure de prendre place dans la société, l’enfance aura déjà disparu pour laisser place à une autre époque, étanche et séparée comme par un seuil physique. Après la mort de son enfance, le sujet entre ainsi dans « l’âge et la fatigue ». On reconnaît les deux maux qui accablent Adam et Ève après leur bannissement du jardin d’Éden : la temporalité, qui entraîne le vieillissement et la mort, et la nécessité de travailler pour vivre (« tu mangeras ton pain à la sueur de ton front », Genèse 3, 19). La sortie de l’enfance est donc présentée comme la fin d’un Éden, l’entrée dans un âge de fer marqué par le tragique et la souffrance. Pourtant, cette « mort » est « sans histoire », car elle est toujours constatée de manière rétrospective ; elle se produit à notre insu. À la manière d’une étoile, qu’on continue de voir briller bien après qu’elle s’est éteinte, notre enfance disparue illumine pourtant le restant de nos jours, qu’elle baigne d’une lumière radieuse. La « plus grande énigme de la vie » est donc la suivante, selon Christian Bobin : quand et comment ai-je cessé d’être un enfant ? Pourquoi mon enfance me paraît-elle à la fois si inaccessible et si essentielle à ce que je suis encore aujourd’hui ?

[Problématique.] À travers la lecture d’Émile ou De l’éducation de Jean- Jacques Rousseau, des Contes de Hans Christian Andersen et d’Aké, les années d’enfance de Wole Soyinka, nous nous demanderons comment comprendre ce mixte de présence et d’absence, de proximité et d’éloignement qui caractérise, selon Christian Bobin, notre rapport à notre propre enfance. [Annonce du plan. Première partie.] Nous verrons tout d’abord que l’enfance, bien qu’irrémédiablement révolue, accompagne chaque instant de la vie d’un adulte. [Deuxième partie.] Toutefois, la fin de l’enfance n’est pas toujours « sans histoire » ; et d’ailleurs, la sortie de l’enfance ne se présente pas toujours comme une chute : la vie d’un homme suit parfois une trajectoire  ascendante. [Troisième partie.]Enfin, l’alchimie de la mémoire et la    puissance révélatrice de la fiction peuvent permettre de ressusciter l’enfance et de retourner à la source même de sa lumière.

I- L’enfance, à la fois irrémédiablement révolue et accompagnant chaque instant de la vie d’un adulte :

  • Deux âges cloisonnés :

Un fossé ontologique semble séparer les époques pourtant successives de l’enfance et de l’âge adulte. Soyinka illustre cette différence radicale en montrant la spécificité du rapport que l’enfant entretient au monde qui l’entoure. L’enfant ne disposant pas des facultés d’abstraction permettant le passage du particulier au général, il ne voit dans les objets que des exemplaires uniques, dotés d’un nom et d’une personnalité propres. Ainsi, le campanile de l’école s’appelle « l’Enfant Unique du Lointain Clocher » et a sa place dans la « famille des objets physiques » (V, p. 127) ; le Lave-Main, quant à lui, est l’« une des nombreuses présences mystérieuses de [la] demeure » (IV, p. 119) et fait l’objet d’une description qui lui prête un corps animé et des intentions obscures. Les objets s’animent aussi dans les Contes d’Andersen : le soldat de plomb amoureux d’une danseuse (« Le vaillant soldat de plomb »), le sapin pressé d’être décoré pour Noël (« Le sapin »), les fleurs qui donnent un bal (« Les fleurs de la petite Ida ») en sont plusieurs exemples. Mais le merveilleux est chez Andersen plus qu’une simple convention littéraire liée au genre du conte : il est un moyen de traduire le plus fidèlement possible une vision du monde authentiquement enfantine, où la distinction entre le possible et l’impossible est abolie. L’enfant est aussi un être à part au plan moral. Innocent chez Andersen, il dénonce d’autant mieux, par contraste, l’injustice des adultes. Amoral chez Rousseau, il est naturellement bon mais sans qu’y entre aucune notion du bien et du mal, dont il est incapable de se faire une idée. C’est donc au nom de cette différence radicale qu’il importe de ne pas hâter son développement et que la première maxime de l’éducation naturelle doit être, dit Rousseau, de ne pas se presser ; il faut se garder des « questions sans lumière » dont parle Bobin, qui ne réussissent qu’à faire de lui un adulte miniature, un « jeune docteur » (II,p. 216), semblable à un fruit sans saveur. Rousseau reproche aux éducations à la mode de viser à ne développer de l’enfant que des qualités définies en fonction du rang qu’on veut lui faire occuper plus tard. Non seulement cette « prévoyance » est improductive selon Rousseau, mais elle est immorale, car, comme dit Bobin, elle « suppose la fin de l’enfance » et, surtout, la précipite, en écourtant l’« âge de la gaieté », déjà si bref et si précaire (II, p. 149).

B-        Pourtant, on sort de l’enfance sans s’en apercevoir : l’énigme d’une mort inaperçue…

Pourtant, c’est sans s’en apercevoir qu’on glisse d’un âge à un autre. La mort de l’enfance est toujours constatée rétrospectivement, et elle s’apparente à une perte. Chez Rousseau, le passage de l’enfance à l’âge adulte constitue une dégradation dans l’état social qui, de fait sinon de droit, est notre milieu. Car les hommes se dénaturent en grandissant : l’âge de raison leur est une seconde nature, qui les coupe de leur nature première. De naturellement bons qu’ils étaient, ils deviennent vaniteux, impérieux ou serviles, tourmentés par mille maux imaginaires. Or cette mort de l’enfant est bien « inaperçue de celui qui en est le sujet », car, précisément, l’enfant la subit : l’origine des vices est en dehors de lui, dans l’attitude qu’adoptent les adultes de son entourage dès sa plus tendre enfance. C’est ainsi que des paroles apparemment insignifiantes, des choix alimentaires, des attitudes censément anodines face à ses pleurs ou à ses besoins ont des conséquences vertigineuses et des effets dévastateurs sur la personne morale qu’il sera plus tard. Chez Soyinka, le travail sur la temporalité du récit rend compte avec beaucoup de justesse de ces glissements imperceptibles qui conduisent le garçon hors de l’enfance, comme à son insu. Le temps, dans l’enfance, semble aboli – le goyavier, à cet égard, en est le symbole en même temps que la figure tutélaire. Et pourtant, il passe ; mais les changements sont constatés après coup et l’enfant s’en étonne. C’est pourquoi le retour au présent de l’écriture est marqué par une tonalité amère. Le narrateur cherche dans le paysage les vestiges d’une enfance qui n’est plus, non parce que les lieux ont disparu mais parce que son regard n’est plus le même. « Même le baobab a perdu de sa taille avec le temps ; et pourtant j’avais cru que ce rempart serait éternel, échapperait aux perspectives élargies d’une enfance disparue », note- t-il (V, p. 127). Enfin, dans les Contes d’Andersen, la sortie de l’enfance est presque toujours une entrée dans le malheur. La vie semble s’accélérer et le passage du temps devient cruel, comme pour les trois filles de Valdemar Daae, chassées de leur manoir par l’orgueil de leur père : l’une, Anne- Dorothée, est devenue vieille et se « [tient] courbée », dit le vent (p. 282). Les autres n’ont pas eu le temps de vieillir : le labeur et la misère les ont tuées.

C-     … expliquant la nostalgie si particulière aux souvenirs d’enfance :

Ainsi, chez Andersen, l’enfance est-elle associée au tragique, car les hommes n’en découvrent le prix que quand elle est déjà finie, comme le sapin qui, pressé de devenir grand et de découvrir le « vaste monde », n’a pas su entendre les avertissements de son entourage. Il est trop tard quand il repense à « sa fraîche jeunesse dans la forêt » (« Le sapin », p. 148). Les moments heureux de l’enfance sont d’autant plus lumineux qu’ils sont les dernières images d’une époque révolue, que l’effet de contraste contribue à idéaliser. « L’enfance a pour tout le monde ses moments lumineux qui, par la suite, illuminent toute la vie », affirme le narrateur d’« Une histoire des dunes » (p. 294), en des termes très proches de ceux qu’emploie Christian Bobin. Jørgen, dans ce même conte, en fait l’expérience, lui qui repense sans cesse aux quatre jours « les plus heureux de son enfance » (p. 301), qu’il revoit dans leurs moindres détails. Le souvenir que lui laissa un sureau en fleur, aperçu lors du voyage, « fut tout au long de sa vie le parfum et le charme du Danemark, que son âme d’enfant “garda pour sa vieillesse” » (« Une histoire des dunes », p. 298). On trouve dans Aké une semblable importance accordée aux scènes vues, aux bruits et, surtout, aux odeurs de l’enfance, par exemple lorsque le narrateur raconte les détours qu’il effectuait à travers le marché avant ses répétitions de chant, et qui constituaient une véritable immersion olfactive et gustative. La texture particulière et la vivacité des souvenirs d’enfance tiennent à leur précision sensorielle. Les odeurs, les goûts et les bruits depuis longtemps évanouis emplissent les narines et sonnent aux oreilles de l’adulte plus fortement que les bruits et les odeurs d’aujourd’hui : « […] les odeurs s’en sont allées. […] Les odeurs ont été vaincues », constate le narrateur (X, p. 285-286). Rousseau évoque également le « plaisir » qu’il éprouve à se replonger dans le « doux temps du premier âge » (II, p. 268) et prie le lecteur de lui pardonner ses attendrissements.

Transition. Récapitulation de la partie précédente. L’enfance est donc à jamais révolue et inaccessible ; elle demeure pourtant le point de référence de l’individu qui passe le restant de ses jours à la regretter. Annonce de la partie suivante. Mais la sortie de l’enfance n’est pas toujours un mystère dont le sujet est dépossédé, et prendre de l’âge permet parfois son épanouissement, voire son émancipation.

II-  La fin de l’enfance, un passage nettement marqué qui ne se présente pas toujours comme une chute :

  1. La sortie de l’enfance : toute une histoire :

La fin de l’enfance n’est pas toujours une « mort inaperçue » de celui qui s’éteint. Au contraire, souvent le franchissement de ce seuil s’accompagne de rites de passage. Certaines de ces initiations s’inscrivent dans une tradition collective, comme les incisions pratiquées sur les chevilles du jeune Wole pour accompagner sa métamorphose en homme. « Tu t’es comporté comme un vrai Akin », dira son grand-père (IX, p. 282), qui, par ce rituel, souhaitait préparer son petit-fils aux combats de la vie qu’il ne manquerait pas d’affronter en devenant élève au lycée, proie désignée de l’envie et de la méchanceté d’élèves moins brillants. Dans plusieurs contes d’Andersen, la transition est également brutale, irréversible, et l’individu qui laisse derrière lui son enfance a parfaitement conscience de franchir une étape puisque celle- ci est souvent matérialisée par une transformation physique. C’est la signification du don que fait la petite sirène de sa voix à la sorcière, qui lui tranche la langue : la petite sirène se sépare à cet instant d’une partie d’elle- même, tout comme, l’instant d’après, elle quittera pour toujours le palais familial et le monde sous-marin, en sachant qu’elle ne les reverra jamais. La sortie de l’enfance est donc, pour elle, aussi nette qu’un coup de couteau.

  1. L’entrée dans l’âge adulte : un accomplissement :

Par ailleurs, cette entrée dans l’âge adulte n’est pas nécessairement une perte ou, pour reprendre la référence biblique implicite du sujet, une chute. Ainsi, Rousseau voit dans l’enfant un être quantitativement et qualitativement moindre qu’un adulte. Les facultés, très limitées chez le petit enfant qui n’est guère plus qu’un « mécanisme » ou un « automate » (I, p. 111), s’épanouissent progressivement, chacune en leur temps, jusqu’aux balbutiements de la raison intellectuelle vers l’âge de douze ans. Si tant est que les vices et les passions ne le corrompent pas et ne viennent pas perturber son développement, l’évolution d’un homme réalise donc les promesses contenues dans l’enfant. C’est d’ailleurs la superposition du présent et de l’avenir qui, selon Rousseau, explique que le spectacle d’un enfant soit émouvant : « je le contemple enfant, et il me plaît ; je l’imagine homme, et il me plaît davantage », écrit Rousseau (II, p. 319-320) – l’adulte imaginaire, on le voit, donne tout son prix à l’enfant réel. Le conte d’Andersen intitulé « L’invalide » illustre ce propos. Hans, le petit infirme de l’histoire, naît progressivement à lui-même grâce à un livre de contes. Éveillé par sa lecture, il connaît une destinée à laquelle son milieu ne le prédisposait pas. L’épanouissement du jeune homme et son accession à une vie nouvelle, plus libre et plus heureuse, sont symbolisés dans le récit par le miracle qui lui rend l’usage de ses jambes. Une fois n’est pas coutume dans les Contes d’Andersen, grandir est une bénédiction, et le temps qui passe donne l’occasion de connaître plus encore de bonheur : « Il y avait tellement de choses à apprendre et à savoir, il souhaitait seulement arriver à l’âge de cent ans et devenir un jour maître d’école », écrit Hans à ses parents (p. 427).

  1. Devenir adulte, c’est aussi s’affranchir de l’enfance et la laisser derrière soi :

Enfin, devenir adulte consiste parfois à savoir se libérer de son enfance et à la laisser derrière soi. Rousseau a des mots très durs dans l’Émile pour ces adultes que la société maintient dans une faiblesse puérile : « Nous étions faits pour être hommes ; les lois et la société nous ont replongés dans l’enfance », déplore-t-il (II, p. 162). Une différence importante sépare, dans l’état naturel, l’enfant de l’homme adulte : l’un jouit d’une liberté limitée par la faiblesse de ses moyens ; l’autre, pourvu qu’il se suffise à lui-même, jouit d’une liberté totale. Force et faiblesse sont donc des évaluations relatives : « Celui dont la force passe les besoins, fût-il un insecte, un ver, est un être fort ; celui dont les besoins passent la force, fût-il un éléphant, un lion ; fût-il un conquérant, un héros ; fût-il un dieu ; c’est un être faible » (II, p. 154). Devenir adulte suppose donc de s’affranchir de toute la faiblesse qui caractérise naturellement l’enfance ; c’est ainsi que les riches, les grands et les puissants sont des enfants attardés, d’une faiblesse dérisoire malgré leur autorité, car, dépendants comme des nourrissons, ils ne peuvent se passer des autres. Dans Aké, Wole Soyinka montre quant à lui la manière dont le jeune garçon s’est progressivement détaché des préjugés de son enfance. Il acceptait d’abord sans les questionner les différences de traitement entre les garçons et les filles, les inégalités criantes entre les riches et les pauvres, ou encore certains comportements des adultes. Puis l’expérience et la diversité des influences humaines l’ont amené à modifier son regard : ces états de fait lui apparaissent finalement injustes, archaïques ou infondés. L’évolution du regard de Wole sur les parents est également révélatrice de ce processus de dessillement, qui accompagne l’émancipation intellectuelle du jeune adulte. Il passe, à leur égard, de l’adoration respectueuse à la distance critique, puis à la reconnaissance bienveillante de ce qu’il y a en eux d’humain et, donc, de faillible et d’imparfait. Son grand-père le lui avait prédit : « Tu comprendras ça plus tard. Ils ont essayé de faire une bonne chose, mais ils s’y sont mal pris » (IX, p. 271). Soyinka met ici en scène l’une des transitions les plus fondatrices qui caractérisent le passage à l’âge adulte : le moment où l’on assume pleinement l’héritage que nous transmettent nos parents tout en apercevant clairement sa propre voie. Andersen évoque également l’émancipation qui peut caractériser la fin de l’enfance, à travers le personnage du vilain petit canard, qui se donne à lui-même une nouvelle famille et une nouvelle naissance. L’oiseau parle en effet au passé de ce qui est à ses yeux une ancienne identité : « Je ne rêvais pas de tant de bonheur quand j’étais le vilain petit canard ! » (p. 138). Il lui aura fallu, pour connaître ce bonheur, rompre tout lien avec la basse-cour où il est né et où il n’a rencontré que brimades et humiliations.

Transition. Récapitulation de la partie précédente. Qu’elle soit perçue sur le mode du regret nostalgique ou qu’on la laisse derrière soi pour mieux grandir, l’enfance apparaît comme à la fois familière et lointaine, fondatrice de notre identité et pourtant à jamais séparée de notre actualité, présente à chaque instant et disparue pour toujours. Annonce de la partie suivante. Mais la magie de la mémoire ou la puissance révélatrice de la fiction ne permettent-elles pas d’abolir le temps, de retrouver l’enfance en retournant à la source même de cette lumière ?

III – Ressusciter l’enfance grâce à la mémoire et à la fiction :

  • La mémoire : une voie d’accès au passé :

Le récit d’enfance de Wole Soyinka s’apparente à une entreprise de réminiscence grâce à laquelle il retrouve un passé demeuré intact. Ainsi, la clôture qui entoure la mission d’Aké figure certes l’isolement de l’enfance dans la temporalité de l’existence humaine, au sein de laquelle elle occupe une place à part, séparée ; mais ce mur symbolique qui entoure les souvenirs d’enfance permet aussi de les enclore et de les conserver, comme font encore les murs de la maison d’Isara : « les murs ont gardé leurs voix. Des voix familières qui surgissent, venues d’au-delà des chevrons » (V, p. 133). Le travail de la mémoire est incantatoire, il ressuscite le passé et les êtres disparus. C’est ainsi qu’écrire ses souvenirs et les revivre sont une seule et même chose : l’enfance est toujours là, disponible et accueillante, éternelle. Le narrateur adulte se confond parfois avec le personnage d’enfant, par-delà les années. Ainsi, le présent se substitue incidemment à l’imparfait dans la description de certaines scènes, comme celle du bain, qui débute in medias res, jetant le lecteur en pleine querelle entre frère et sœur : « Je crache, agrippe la main de Nubi et me bats de toutes mes forces pour lui prendre l’éponge […]. Je dégage un œil de la mousse qui le recouvre et aperçois Nubi qui a reculé d’un pas et qui me regarde » (IV, p. 105). Rousseau semble lui aussi revivre certaines de ses émotions passées dans toute leur fraîcheur première, comme lorsqu’il raconte un souvenir de sa propre enfance pour expliquer au lecteur comment il convient de guérir les enfants de leur peur du noir. Le présent supplante progressivement le passé simple à mesure que le souvenir se fait plus vif et que Rousseau, en le racontant, se prend à l’illusion d’une enfance retrouvée. Au terme de son récit, il est à nouveau le petit garçon piqué d’orgueil qui surmonte sa frayeur pour aller au temple en pleine nuit rechercher une Bible qui y a été oubliée : « […] je cours, je vole au temple ; sans m’égarer, sans tâtonner, j’arrive à la chaire ; j’y monte, je prends la Bible, je m’élance en bas ; dans trois sauts je suis hors du temple, dont j’oubliai même de fermer la porte » (II, p. 270).

  • La fiction recolle les morceaux, donne une cohérence au vécu et une justification aux épisodes de l’enfance :

Par ailleurs, l’imagination permet de renouer entre enfance et âge adulte un lien que le temps a rompu. Andersen trouve dans le conte le moyen de s’adresser à l’enfant, en lui parlant son langage : celui de l’imaginaire. C’est ainsi qu’un dialogue peut être noué entre l’écrivain d’âge mûr et son lecteur enfantin, à qui il s’adresse familièrement au début et à la fin de plusieurs de ses contes, misant sur son bon sens pour percevoir la morale de ces histoires qui ne doivent pas toujours être prises « au pied de la lettre » (« Le moulin à vent », p. 338). Ce dialogue est parfois mis en abyme à l’intérieur des récits. Dans « Les fleurs de la petite Ida », Andersen se figure lui-même à travers le personnage de l’étudiant, et sa complicité avec la petite Ida tient justement à ce que l’étudiant est un conteur : comme Andersen à ses lecteurs, il raconte à la fillette des histoires merveilleuses dont les autres adultes – représentés de manière caricaturale par le conseiller de chancellerie – sont exclus. L’usage méthodologique de la fiction permet également à Rousseau de revenir à cette origine méconnue qu’est l’enfance. En inventant Émile de toute pièce et en le soumettant de manière expérimentale à sa méthode d’éducation négative, Rousseau prétend faire apparaître ce dont le monde ne propose aucun témoignage : l’homme naturel. La vie humaine est ainsi rendue à sa cohérence que l’état social lui avait fait perdre. Enfin, le récit des années d’enfance de Soyinka, qui, comme tout récit, agence, épure et établit rétrospectivement des causalités et des rapports entre les événements, dessine une trajectoire cohérente qui permet d’expliquer l’homme adulte à partir de l’enfant.

  • Créer un homme nouveau qui reste fidèle à l’enfance :

Ainsi, l’homme naturel dont Rousseau, à la fin du livre II, imagine l’avènement n’a certes rien d’un homme-enfant, mais, n’ayant jamais depuis l’enfance quitté la route de la nature, il est exactement à la place qui doit être la sienne. Son imagination ne le tourmente pas par des désirs ou des craintes fantastiques : ses besoins sont strictement limités à ses moyens. Dès lors, il n’a plus la faiblesse naturelle à l’enfant, car il se suffit à lui-même ; sa liberté  est donc plus grande. Mais, comme l’enfant, il ne désire que vivre, et ainsi, comme l’enfant, il est spontanément bon, fraternel et heureux : « Tout homme qui ne voudrait que vivre, vivrait heureux ; par conséquent il vivrait bon ; car où serait pour lui l’avantage d’être méchant ? » (II, p. 155). De même, c’est à former des adultes qui soient, comme Gerda et Kay, « enfants par le cœur » (« La Reine des Neiges », p. 188) que vise Andersen à travers ses contes, en promettant justice et consolation à ceux qui auront su rester fidèles à eux-mêmes en conservant leur pureté originelle.

Conclusion :

Les trois œuvres illustrent le statut particulier qu’occupe l’enfance dans la vie d’un homme. Les différences sont telles entre l’enfant et l’adulte, au plan cognitif, moral et pour ce qui est de la perception du temps, que la vie semble moins linéaire et continue que composée de deux morceaux hétérogènes et séparés. L’enfance, quoique brève, projette sa lumière particulière sur l’ensemble de la vie, et les hommes avancent vers leur fin comme à reculons : tournés vers une origine inatteignable qui laisse dans la mémoire des images douces et poignantes à la fois. Mais l’enfance est aussi une promesse, accomplie par l’adulte ; c’est d’ailleurs parfois en se libérant de son enfance qu’il peut devenir lui-même. Toutefois, la mémoire et l’imagination ont le pouvoir d’abolir le temps : l’enfance revit alors, inaliénable. Le vécu apparaît ainsi dans toute sa cohérence qui, dans le conte pédagogique ou le traité philosophique, acquiert une valeur exemplaire ou revêt la force d’une preuve, et donne des raisons d’espérer de l’avenir de l’humanité.

 

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