Dissertation – « Le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations » Kant, par Adel Elouarz

Sujet : « le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations » Kant

Partagez-vous ce point de vue de Kant ?  Selon vous, le désir mène-t-il au bonheur ?

Dissertation intégrale :

 [Entrée en matière]  « Malheur à qui n’a plus rien à désirer », Cette célébrissime phrase de Rousseau, extraite de Julie ou la Nouvelle Héloïse, aborde le thème du désir en mettant en relief son indispensabilité à  la réalisation du bonheur chez l’homme. Dans la même perspective,  en soulignant la consubstantialité du bonheur avec le désir Kant affirme, dans La Critique de la Raison Pratique ,  que « le bonheur dépend de la satisfaction de toutes les inclinations » de notre corps. Force est de noter tout d’abord que le bonheur est un état de satisfaction durable alors que  le désir est traditionnellement appréhendé comme une volonté psycho-physique exprimant une tendance vers un objet désirable. D’un point de vue conceptuel, désir et bonheur revoient ainsi  à deux états affectifs différents : Si le bonheur est un état de  satisfaction complète, caractérisé par sa plénitude et sa stabilité, le désir est perçu comme un manque, un vide à combler. Il s’ensuit que tout désir est vécu comme des promesses de jouissance, donc de bonheur. Toutefois, désirer sans fin ni limite peut constituer un dégèlement, une souffrance, bref une expérience négative qui génère des sensations désagréables. Etroitement lié au manque, le désir peut être cause de souffrance et de tourment ; désirer renvoie en effet à une incomplétude : c’est est un sentiment négatif du manque ayant des effets nuisibles sur l’homme.  Pour rendre compte de cette contraction, il convient de voir si le désir est une condition de possibilité de bonheur ou une cause de souffrance et de rabaissement de l’homme.

[Annonce de plan] D’abord, en quoi le désir est-il indispensable au bonheur de l’homme?  Comment, ensuite,  le désir semble-t-il à l’origine de toute dépravation de  ce dernier ? N’est-il pas nécessaire, in fine, d’hiérarchiser les désirs pour  éviter tout rabaissement et, ce faisant,  atteindre le bonheur ?

[Paragraphe introducteur] En tant qu’une tendance psycho-affective, voire physique, le désir pourrait constituer la condition du bonheur humain. C’est justement le désir qui semble à l’origine de toute action humaine. Le désir est donc  la nature profonde de l’homme.

[Premier sous-axe] Le désir est la cause motrice de toute action. De ce fait, toutes les facultés humaines sont motivées par le désir : la  réflexion comme l’imagination humaines  sans inconcevables sans désir : ce qui déclenche toute action, c’est bien cette force interne, la faculté de désirer, qui constitue le fondement de tout agir humain possible. Dans Ethique  à Nicomaque, Aristote met en valeur la tendance de  désirer chez l’homme en insistant sur le fait que  l’intelligence par exemple ne puisse être mue sans  désir. Ainsi, il va sans dire que tout être humain est parcouru de désir. Ce dernier représente  la cause motrice de toute action. Idée que corrobore Spinoza lorsqu’il définit  le désir comme l’essence de l’homme ou encore  Hume selon qui   « rien n’a été fait sans passion ».

[Transition sous-partielle] Il s’avère ainsi que le désir soit indispensable du fait de son importance comme déclencheur de toute action humaine. Si l’homme désire c’est justement parce que cette tendance psycho-affective fait partie de sa nature, une nature désirante par excellence.

[Deuxième sous partie] En effet, désirer, c’est vivre conformément à sa nature : le désir permet à l’homme  de réaliser son essence. D’ailleurs, tout désir humain est vécu comme  la conscience d’un appétit  et d’un manque à satisfaire. Cette satisfaction semble être nécessaire à toute jouissance et tout bonheur. C’est effectivement l’idée que défend le sophiste Gorgias en dialogue avec Socrate quand il affirme que  « le bonheur vient du fait que l’homme peut désirer sans limite et sans fin ». Cette conception hédoniste du bonheur fait du désir le fondement de tout Souverain bien dans le sens où le bonheur de l’homme  n’est possible que lorsque ce dernier trouve ce qui correspond à sa nature désirante. Toute négation de désir est condamnable par conséquent dans le sens où elle est synonyme de déshumanisation et d’anéantissement de l’homme.

 

[Transition partielle] Il semble que le désir représente  le fondement de toute action humaine d’autant plus qu’il est bien l’essence même de l’homme. Néanmoins, le désir comporte en  soi, comme son étymologie l’indique,  l’idée de la privation et du manque. Désirer, ne serait-il pas de ce fait,   une force impulsive provoquant toutes les sensations négatives et toutes les souffrances ?

 

[Premier sous-axe] Si l’homme désire, s’il est mû naturellement par cette force affective  insatiable et inextinguible, c’est justement parce qu’il est en  quête d’une sensation positive inatteignable.  Ainsi, Le désir est consubstantiellement lié à la privation donc à la souffrance. De fait, le désir est une sensation renaissante et aucune satisfaction ne saurait  l’apaiser  d’autant plus que  l’objet désirable, voire désiré, est, selon Schopenhauer,  évanescent, instable et contingent. Dans cette perspective, le  désir est nocif du fait qu’il favorise la  dépendance, chose qui entrainerait l’aliénation  de l’homme et provoquerait son malheur. Les cyniques de l’Antiquité rejettent en effet tout désir aliénant l’homme et toute passion  destructrice et malsaine.

[Transition sous-partielle] Si le désir est souffrance, c’est justement à cause de sa nature fragile, insatiable et renaissante.  Dès lors, toute quête de la jouissance semble aliénante et le  désir serait  cette sensation même qui provoque le rabaissement de l’homme.

 [Deuxième sous-axe] Le désir rabaisse l’homme,  c’est pourquoi il serait  considéré comme la source de toute dépravation. Se soumettre à ses désirs, c’est être emporté par  les inclinations de ce «  gouffre insatiable » qui est le corps.  Effectivement, Le  corps  est bien  le lieu de tous les  désirs  et de toutes  pulsions malsaines  qui risqueraient de mettre à mal l’équilibre de l’homme en le dépravant moralement. Toute la philosophie morale de l’Antiquité, de Socrate à Epicure insiste  sur le fait que le désir entraine une « servitude affective » d’autant plus que  le corps, à en croire  Platon dans  le  Phédon, «  nous remplit d’amours, de désirs, de craintes, de mille imaginations et de toutes sortes de sottises, de manière qu’il n’y a rien de plus vrai que ce qu’on dit ordinairement : et que le corps ne nous mène jamais à la sagesse ». Privé de toutes sagesse, l’homme, soumis à ses désirs succombe aux effets aliénants de son corps de sorte que toute possibilité de bonheur s’avèrerait illusoire.

 [Transition partielle] : Il semble alors que le désir, de par ses effets aliénants, soit nocif. L’homme doit transcender sa nature désirante pour  ne pas se laisser emporter par  son corps et ses inclinations incessantes et insatiables. La hiérarchisation des désirs  s’avère de ce fait impérative pour atteindre le bonheur et esquiver, ce faisant, tout rabaissement moral.

   [Premier sous-axe]   Eu égard à toutes les formes pathologiques de désirs qui  provoquent des souffrances et  des dépravations, la maitrise des désirs semble être  un devoir pour ne pas sombrer dans l’hybris et la passion destructrice. C’est  ce que Platon met en relief, dans le Gorgias,  lorsqu’il revendique  la nécessité d’une morale de détachement et d’autarcie en condamnant   toute jouissance excessive. De fait, L’intellect doit  systématiquement intervenir pour réprimer toute passion malsaine et le bonheur n’est concevable que dans le renoncement. C’est justement ce principe fondamental qui est au centre de l’éthique épicurienne.  La condamnation de tout désir superflu, qui n’est ni naturel ni nécessaire, est un impératif moral pour atteindre l’ataraxie.  De même, tous les désirs socioculturels  que les hommes inventent  sont malsains et destructeurs. L’anticonformisme cynique et le désintéressement sont des antidotes pour canaliser les passions  et pour empêcher à ce que l’homme ne soit submergé par des désirs qui ne sont pas inhérents à sa nature.

[Transition sous-partielle] Vivre conformément à sa nature, c’est aussi, pour l’homme,  apprendre à dominer son affect par une hiérarchisation salutaire de  ses passions. Cette maitrise-sublimation, qui n’est pas, faut-il le rappeler, une négation  absolue des désirs,  serait  indispensable au bonheur et à l’équilibre de l’homme.

[Deuxième sous-axe] En effet, force est de reconnaitre que certains  désirs  pourraient être perçus comme des tendances immorales : Si le désir est une force impulsive mue par la quête du plaisir, c’et parce qu’il est intrinsèquement transgressif  aussi bien des limites que de certaines  lois morales.  Dès lors le seul désir  qui serait une possibilité de  bonheur humain, c’est  le désir qui est conforme à l’impératif moral, à une éthique de vie qui fait des valeurs comme la tempérance et  de la frugalité des principes de base incontournables.  La nécessité de sublimer  certains désirs pulsionnels et négatifs est soulignée en effet dans la Lettre à Ménécée à travers la célèbre  tripartition épicurienne des désirs : agir  moralement   pour atteindre le bonheur impliquerait moins la négation des désirs  que le devoir de les sublimer et ce à travers un autre type de désir possible pour l’homme : c’est  le désir de bien agir, de la modération   voire du savoir, – philo-sphia–  moyen de sublimation par excellence.

  [Conclusion] Il semble en définitive que le bonheur et les conditions de sa réalisation soient indéfinissables. Toute association naïve entre désir et bonheur semble douteuse : Si le désir est l’essence profonde de l’homme, il n’en demeure pas moins que cette tendance naturelle propre à tout un chacun peut dépraver l’homme en le privant de toute possibilité de bonheur. De fait, en hiérarchisant ses désirs l’homme pourrait espérer une ataraxie salutaire sans pour au tant qu’il soit possible de se saisir définitivement et de manière constante de ce que Kant considère comme un  » idéal de l’imagination »,  c’est-à-dire  le bonheur en tant qu’un état de plénitude de soi et de satisfaction durables et immuables.

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