Dissertation : « L’enfance est le temps de l’innocence et du bonheur, le paradis de la vie, l’Éden perdu, vers lequel, durant tout le reste de notre vie, nous tournons les yeux avec regret.

Sujet de dissertation : « L’enfance est le temps de l’innocence et du bonheur, le paradis de la vie, l’Éden perdu, vers lequel, durant tout le reste de notre vie, nous tournons les yeux avec regret. Ce qui fait ce bonheur, c’est que pendant l’enfance notre existence entière réside bien plus dans le connaître que dans le vouloir », écrit Schopenhauer dans Le Monde comme volonté et comme représentation [1819], PUF, 1966, p. 1125.

Votre lecture des trois œuvres au programme vous permet-elle de souscrire à cette affirmation ?

 

ANALYSE DES TERMES DU SUJET :

 Cette citation a deux temps. D’abord, une définition de l’enfance comme d’un âge d’or, un paradis perdu. Elle est présentée comme la plus belle époque de la vie, la seule où il soit donné à l’homme de connaître le bonheur, dont il déplore la perte le restant de ses jours. L’existence est donc hantée par ce souvenir heureux de l’enfance, et marquée par la mélancolie. Puis une explication est donnée du « bonheur » propre à l’enfance, qu’une fois adulte nous ne retrouvons plus jamais. C’est que pendant l’enfance, le « connaître » l’emporte sur « le vouloir ». Le« connaître » désigne la découverte du monde et des choses, l’apprentissage que fait l’enfant de l’usage de ses facultés, sa conscience progressive de lui- même et des autres ; il a l’attrait de la nouveauté, le monde tout entier suscite  sa curiosité. Au lieu que le « vouloir » serait la cause de l’incapacité des adultes à être heureux : nos désirs engendrent l’insatisfaction, nous font  déplorer la faiblesse de nos moyens ou la résistance des choses, et désespérer de la destinée qui est la nôtre.

PROBLÉMATIQUE : Le bonheur propre à l’enfance, que l’adulte n’est plus capable d’éprouver, tient-il au fait que l’enfant se contente de découvrir le monde, sans être l’esclave de désirs chimériques qui le rendent misérable ?

I.   L’enfance, âge de la gaieté, est un paradis perdu :

  1. L’Éden perdu de l’enfance :

Rousseau exprime sa nostalgie pour l’« âge de la gaieté » (II, p. 149), et avoue son « plaisir » (II, p. 268) à s’y replonger. Soyinka fait un portrait enchanté de l’enfance : il y célèbre la vie, les sens, l’harmonie avec la nature et le monde. Andersen dépeint aussi une époque enchantée et lumineuse. Il esquisse des scènes quotidiennes pleines de simplicité et de douceur (« Les bougies »), évoque l’harmonie familiale (« La petite sirène », « Le bonheur peut se trouver dans un bout de bois »). Chez lui, les enfants, « comme tous les autres oiseaux du ciel » (p. 259), sont spontanément joyeux ; chanter et jouer leur est naturel.

  1. Le monde est un objet de connaissance et c’est ce qui fait de l’enfance un temps de bonheur

Les enfants ne forment que des « images » et pas encore des « idées », explique Rousseau. Dès lors, chaque chose leur apparaît dans sa singularité radicale. Les choses familières aux adultes sont mystérieuses et extraordinaires aux  enfants ; le réel est naturellement  merveilleux. Dans« L’invalide », quand le maître d’école parle à Hans de « la taille de la terre et de nombreux pays, et du soleil, qui était presque un demi-million de fois plus grand que la terre » : « pour Hans, c’était nouveau et encore plus merveilleux que tout ce qui était dans le livre de contes » (p. 423). Dans Aké, les histoires fabuleuses de la Bible se prolongent dans le merveilleux du quotidien : « […] c’était à l’École du Dimanche que l’on racontait les vraies histoires, les histoires qui vivaient dans les événements eux-mêmes, franchissaient les limites des dimanches et des pages de la Bible pour entrer dans l’univers des pays, des femmes et des hommes fabuleux » (I, p. 14).

  1. La tyrannie des désirs et de la volonté cause le malheur des hommes :

À l’inverse, les hommes sont dépendants des autres hommes, car leurs désirs dépassent leurs seules forces : ils ont besoin des autres pour les satisfaire. De là vient leur malheur, selon Rousseau. De plus, la« prévoyance », qui « nous porte sans cesse au-delà de nous, et souvent nous place où nous n’arriverons point », est « la véritable source de toutes nos misères » (II, p. 157). Dans Aké, la vanité de la prévoyance est illustrée par Essay. Quand il croit sa fin arrivée, il regrette d’avoir trop sacrifié de son temps à préparer l’avenir : « Les choses ne se passent pas toujours comme nous l’avons prévu. […] On prévoit minutieusement, on prépare les différentes étapes et puis… enfin, c’est la vie » (XI, p. 309). L’ambition et l’orgueil des hommes sont représentés chez Andersen par le personnage de Valdemar Daae, acharné à « déchiffre[r] le mystère des forces de la nature » (« Le vent raconte l’histoire de Valdemar Daae et de ses filles », p. 278) et consacrant toute sa fortune à des expériences d’alchimie. Par sa folie, il précipite sa famille dans le malheur.

TRANSITION : L’enfance est un âge édénique, car elle est étrangère au« vouloir » qui, sous la forme des vains désirs et des imaginations chimériques, cause le malheur des hommes. Pourtant, cette vision idéale de l’enfance appelle à être nuancée.

II.        Une vision idyllique de l’enfance qui appelle à être nuancée :

  1. L’enfance peut être malheureuse :

Plusieurs contes d’Andersen montrent que l’innocence des enfants jointe à leur vulnérabilité les prédispose à être persécutés : c’est le cas d’Élisa, dans« Les cygnes sauvages ». Ainsi, il faut parfois rompre avec l’enfance pour trouver le bonheur, comme le vilain petit canard. D’autres enfants sont si peu sujets au « vouloir » qu’ils n’ont aucune prise sur leur destin. Ils subissent le hasard ou la fatalité, qui les détermine tragiquement (comme Jørgen, dans « Une histoire des dunes »). Soyinka évoque des enfances particulières, tenues à l’écart de la joie censée caractériser leur âge tendre. Bukola, l’enfant malade, par exemple : « Même lorsqu’elle parlait, elle transmettait un monde de silence où je trouvais ma place » (VII, p. 196-197). Ou encore les treize enfants élevés par leur grand-mère après la mort de leur père, si pauvres qu’ils doivent aller à l’école à tour de rôle (p. 380).

  1. Les enfants ne sont pas étrangers au « vouloir » et subissent parfois celui que les adultes projettent sur eux :

Rousseau parle de l’éducation positive, celle qui est en vogue à son époque et qui consiste à assigner à l’enfant dès le départ une place dans la société, et à l’éduquer en fonction de cette fin. L’enfant est alors déterminé par la « vocation » que ses parents ont pour lui. On retrouve la même démarche  dans Aké. Essay veut que son fils réponde à son idéal de réussite : il nourrit de grandes ambitions pour lui, dont l’accomplissement passe par une carrière scolaire dans les meilleurs établissements. De cette volonté, qui détermine son enfance, Wole n’est pas le sujet mais l’objet. Cependant, Andersen montre que les enfants eux-mêmes ne sont pas toujours indifférents au« vouloir ». Le sapin doit son malheur à sa volonté de devenir autre chose que ce qu’il est et de se presser de grandir pour devenir quelqu’un : « Oh, pousser, pousser, devenir grand et vieux, il n’y a que cela de bien dans ce monde » (p. 140).

  1. Le « connaître » peut être un joug pénible qui gâche l’enfance :

Rousseau dénonce la cruauté des éducateurs accablant les enfants de lectures et de connaissances qui pour eux ne sont que des signes vides dépourvus d’intérêt, comme l’histoire, les langues mortes ou la géographie. Il dresse un portrait pathétique d’un enfant plein de vivacité qu’on emmène dans une chambre remplie de livres (« Des livres ! quel triste ameublement pour son âge ! ») : « À l’instant son œil se ternit, sa gaieté s’efface ; adieu la joie, adieu les folâtres jeux » (II, p. 320). Dans Aké, les connaissances scolaires de Tinu se retournent contre elle quand ses parents en prennent prétexte pour la dénigrer, afin de mieux valoriser son jeune frère.

TRANSITION : Les enfants peuvent être malheureux, soumis au « vouloir » de leurs parents ou même au leur, et opprimés par les connaissances qu’on veut leur inculquer et qui rendent pénibles leurs jeunes années. Mais peut-on vraiment opposer « connaître » et « vouloir », et la liberté et le bonheur ne découlent-ils pas de leur juste équilibre ?

 

III.      Éduquer les hommes dès l’enfance à réguler les désirs, l’imagination et la volonté :

  1. Connaître et vouloir sont indissociables :

Rousseau précise que, si le caractère illimité de la volonté cause le malheur des hommes, la « route du vrai bonheur » ne consiste pas à « diminuer nos désirs » ; car, sans ce stimulant, « une partie de nos facultés resterait oisive » (II, p. 153), et l’homme ne donnerait pas sa pleine mesure. De même, les derniers chapitres d’Aké, consacrés au mouvement des femmes, montrent une  dialectique vertueuse entre « connaître » et « vouloir ». Pour qu’un mouvement « commencé devant des tasses de thé et des sandwichs pour résoudre les problèmes des nouvelles mariées » devienne un « mouvement populaire et à l’échelle de la nation » (XIV, p. 377), il a bien fallu que le vouloir des femmes excède leurs forces initiales et repousse leurs limites. Ainsi le « fol optimisme » de Daodu (XIII, p. 342) qui propose d’alphabétiser les femmes illettrées devient réalité ; et le fait d’accéder à un plus haut degré de connaissance leur donne les armes nécessaires pour mener « la bataille de l’Impôt » (XIV, p. 378), jusqu’à faire le siège devant le palais de l’Alake et mettre en cause la colonisation elle-même.

  1. L’éducation vise non pas à supprimer le vouloir mais à le réguler :

Le bonheur s’obtient par la mise « en égalité parfaite » de la puissance et de la volonté, affirme Rousseau. Mais cet équilibre qui définit la sagesse n’est pas naturel à l’enfant ; il est le résultat d’une éducation prudente. Le gouverneur doit faire en sorte « qu’il sente sa faiblesse et non qu’il en souffre ; il faut qu’il dépende et non qu’il obéisse ; il faut qu’il demande et non qu’il commande » (II, p. 161) ; c’est donc à réguler la volonté que le gouverneur consacre ses efforts. De même, chez Andersen, l’imagination doit être régulée : elle est mauvaise quand elle crée des désirs et des volontés qui nous livrent au malheur (« La petite sirène », « Le sapin »). Elle est bonne quand elle permet de s’évader en esprit hors de soi (« L’invalide »), mais aussi d’apercevoir une profondeur sous les apparences : voir le poète de« Tante Mal-aux-dents », qui pense « à la sagesse humaine » en contemplant les nervures d’une feuille verte (p. 431). C’est tout le rôle du conteur que d’enseigner ces nuances à ses jeunes lecteurs.

  1. Le bonheur est accessible aux hommes, à condition d’une réflexion sur les désirs et les buts qu’on se donne dans cette vie

Pour Rousseau, « l’homme vraiment libre ne veut que ce qu’il peut, et fait ce qu’il lui plaît ». C’est la « maxime fondamentale » de l’éducation, d’où « découl[ent] » toutes les autres (II, p. 160). Le bonheur découle de cette autosuffisance. Chez Soyinka, la liberté est aussi visée, mais elle est définie comme émancipation, en l’occurrence, du « gouvernement par les Blancs » (XIV, p. 378). L’émergence progressive du Syndicat des femmes, né de l’aspiration de celles-ci à la justice et à la liberté, dont Wole est un témoin et, à son échelle, un acteur, constitue l’éducation politique du jeune garçon. Enfin, Andersen propose de ne rien espérer de ce monde, mais de concentrer tout son « vouloir » dans l’espérance du bonheur dans « l’autre vie » (« Une histoire des dunes », p. 311).

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