Ecrivains libertins et désir, par Samira Faskaoune.

Crébillon fils ; Les Égarements du cœur et de l’Esprit (1736) – les Lettres de la marquise de M*** au comte de R*** (1732)

Deux œuvres majeures de Crébillon fils, où il dépeint la société aristocratique du XVIII ème siècle,  uniquement préoccupée de l’assouvissement du désir.

Crébillon déconstruit le mythe de l’amour héroïque hérité de l’âge classique (moyen âge et XVII èmesiècle), auquel succède le règne généralisé du désir. La société du XVIII ème siècle codifie le désir et généralise l’inconstance, l’auteur montre dans ses deux œuvres que le libertin préconise un langage spécial qui sublime toute pulsion libertine. Il peint les mouvements du cœur et l’élan du désir, dans une société qui rompt avec la stabilité amoureuse  et l’exaltation de l’amour héroïque.

Désir et amour :

Les lettres de la marquise de M*** peignent tous les mouvements de la progression du sentiment dans ses moindres nuances.  Les textes de ces lettres semblent reconduire la distinction commune entre le désir, du côté de l’emportement des sens et de l’éphémère, et l’amour, sentiment à la fois plus délicat et plus durable.

Dans la société dépeinte par Crébillon, il n’est pas question d’amour, s’il en est, l’amour libertin se vit dans l’instant, c’est un monde en proie aux mouvements perpétuels du désir.

L’inconstance des désirs :

L’inconstance et l’infidélité constituent dès lors le contexte et la toile de fond des rapports amoureux de ce monde : interchangeabilité des objets d’amour (de désir).

Le désir comme construction sociale :

La relation galante change d’orientation, son parcours ne mène plus au mariage, mais à la satisfaction des désirs, des désirs périssables. Un désir qui se construit et se fortifie dans l’obstacle  qui lui est opposé, et dont il entend triompher. (Comme Dom Juan et Sade aussi, le libertin décrit par Crébillon fils, mène son combat pour vaincre et posséder son ennemi, sa proie= objet de désir = la femme qu’il séduit).

La femme, objet et proie de cette conquête, est devant un dilemme : résister au désir de l’autre, ou céder et voir ce désir s’affaiblir en conséquence=> une inégalité générée par la société dans le rapport que les deux sexes entretiennent avec la consommation des plaisirs. En choisissant, avec les Lettres de La Marquise, qui ne comprennent aucune lettre du comte, de donner à lire un point de vue féminin sur la naissance du désir.

Désir et langage :

Une nécessaire discrétion (retenue- mesure) : l’ambiguïté du langage. Crébillon fils met dans ses œuvres tout un jargon de la galanterie (l’éducation du jeune Meilcour dans les Égarements… est d’ailleurs avant tout un apprentissage de ce vocabulaire amoureux). L’expression du désir passe par la maitrise de ce langage voiléCe langage est une arme de séduction : le désir semble se fixer sur les mots, la séduction est toute entière du côté de la maîtrise de la parole, pratiquée par le libertin aguerri / initié. L’assouvissement du désir est donc lié à cette capacité à déployer une argumentation efficace reposant  sur l’extrême maîtrise du langage, la joute verbale stimule le désir érotique tout en retardant le moment de son accomplissement. Laconversation dans les œuvres de Crébillon fils, est une métaphore permanente du rapport amoureux.

  • Chez Crébillon fils, le désir est certes dépeint comme un élan vital, une exaltation hédoniste des sens, un défi lancé à l’austérité des valeurs du siècle classique. Pourtant, il donne à voir le versant sombre du désir. Le libertin est paradoxalement aussi un censeur moral.
  • Crébillon élabore une « science du désir », dont il met les principes et les lois. Ses romans sont construits autour : du désir et du manque jamais comblé ; il est le peintre et le témoin d’une évolution du désir amoureux vers le libertinage. Ainsi, ce rapport du désir au temps ou bien  l’évolution du désir à travers le temps, présente la dégradation que subit le désir en étant assouvi.  Les personnages des romans de Crébillon fils présentent ce dilemme permanent (ressenti au siècle aussi) : conserver le désir intact ou l’assouvir et le voir décliner.
  • Crébillon dans ses œuvres, montre qu’une fois le langage libertin est maîtrisé, il marque l’accomplissement du libertinage et du libertin ; ainsi, le désir se fixe sur les mots, dont la maîtrise est l’arme érotique et séductrice par excellence.
  • Pour le héros Meilcour dans les Égarements du Cœur et de l’Esprit, entrer dans le réseau de relations amoureuses semble être un point de passage obligé pour devenir membre à part entière de la haute société. Les vrais sentiments s’effacent au profit de relations incertaines, plus automatiques que voulues. Meilcour se trouve prisonnier de structures schématiques où les liens entre les individus semblent prédéterminés et où les préférences personnelles ont moins d’importance que l’accès au réseau social qu’il cherche. Dans ce cadre, le désir est impersonnel et temporaire « passager ».
  • Une question éminemment sociale se pose avec ces romans libertins (que ce soit de Crébillon, de Sade, de Laclos… au XVIIIème siècle) : celle de l’organisation des individus en groupes et celle des relations qui les lient ensemble. L’inconstance qu’ils décrivent, semble permettre un aller de l’avant en se liant à toute une chaîne sociale afin de découvrir du nouveau. La société libertine du XVIII semble se perdre en se fixant, la survie identitaire(avoir une identité au sein de la société et par rapport à l’autre pour survivre) ne peut être assurée que par une présence continue sur et dans le réseau social qu’on choisit.

 

Choderlos de Laclos   Les Liaisons Dangereuses : le libertinage ou le jeu du désir

Ce roman épistolaire, en écho aux Lettres Persanes de Montesquieu (1721) et à La Nouvelle Héloïse de Rousseau (1761), est adapté à l’écran par le  cinéaste Frears. Le libertinage apparaît comme une volonté de laisser libre cours au jeu du désir, valorisant le plaisir charnel ou la jubilation de l’esprit, à rebours de la morale religieuse, qui incite à fuir le péché. Le personnage principal (le Vicomte de Valmont) pratique même une éducation au désir, auprès de l’ingénue Cécile Volanges, tout juste sortie du couvent, et auprès de laquelle il joue le rôle du pédagogue initiateur.

Dans les Liaisons dangereuses de Laclos, le libertin doit avancer masqué, pour mener à bien sa chasse. Le désir use de ruses, et les relations se font jeu de masques.

(Mais pour qui ses relations sont-elles dangereuses ? Pour les proies des libertins ? Ou pour les libertins eux-mêmes, aristocrates qui considèrent que l’amour est une faiblesse, et rejettent comme bourgeois et mièvre (de style exagéré) tout sentimentalisme ?)

Les personnages principaux, libertins de Laclos, apparaissent comme des êtres qui opposent le désir à la morale, et se font gloire de la cruauté avec laquelle ils se jouent du désir qu’ils suscitent chez autrui. =>Le libertinage est bien un jeu du désir.

Le désir est associé de prime abord, à l’idée de liberté : on vise l’émancipation du désir et l’émancipation par le désir. Il en résulte des conflits, entre désir et morale, entre personnages qui convoitent le même objet, entre désirs contraires voire contradictoires chez un individu. C’est pourquoi le jeu du désir suggère l’importance de rester maître de ce désir, sinon la liberté que revendique les libertins risque de n’être qu’un fantasme.

L’éducation au désir : désir et émancipation

Les libertins, êtres de désirs (concupiscence et domination d’autrui) :

Dans le roman de Laclos, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil sont des aristocrates libertins, anciens amants complices par leur volonté de se laisser porter par leurs désirs, et de faire fi à la morale. Évidemment, le désir des libertins est d’ordre érotique / charnel/ possession et jouissance corporelle : de nombreuses lettres font références à l’attrait exercé par le corps d’autrui.

Si les libertins sont sensibles à l’appel de la volupté, au siècle de Fragonard et de François Boucher (thèmes érotiques dans leur peinture), ils sont aussi portés par un autre désir, qui dépasse la seule concupiscence : ils veulent dominer leurs conquêtes/ leurs objets. Gonflé d’orgueil, le libertin est porté par son hybris. Son pouvoir se mesure à l’aune de l’intensité du désir qu’il éveille chez ses biens nommées conquêtes, mais aussi et avant tout de la force de l’emprise qu’il a sur le cœur et l’esprit de la personne touchée (relation entre sujet désirant et objet désiré : relation de force et de domination).

L’éducation au désir (Valmont, pédagogue du désir) : le désir est-il inné ou s’apprend-il. S’enseigne ? S’éduque ?Le personnage de Valmont se charge de l’éducation au désir de Cécile Volanges, qui sort du couvent des Ursulines (Dom Juan aussi a séduit Done Elvire, femme noble enlevée d’un couvent). Valmont pratique une contre-éducation  fondée sur l’éveil au désir, contrepoint libertin à l’éducation stricte reçue au couvent.

(ici on peut citer cette idée dans une dissertation s’il s’agit d’une question : faut-il satisfaire tous ses désirs ? Ou, faut-il freiner/ éliminer ses désirs ? )

Dans les Liaisons Dangereuses(qu’il s’agisse du livre de Laclos- ou l’adaptation cinématographique par : Roger Vadim, Stephen Frears, ou Milos Forman), le désir mène le jeu (Rappelez-vous la citation de Gustave le Bon « le désir nous mène », la force du désir qui contrôle et qui joue le jeu…)

Dans ce jeu (ou double jeu, où être et paraître se confondent), le libertin doit avancer masqué, car la société réprouve son comportement immoral. Valmont doit user de stratagèmes pour assouvir ses désirs, il joue la comédie du bienfaiteur, tout geste est bien calculé. C’est le masque du désir à travers les ruses et les expressions du désir. Pour le libertin, le désir se renouvelle sans cesse, mais en changeant de partenaire.

Les libertins (d’après le roman de Laclos et en général) entrent en conflit entre eux, conflits de désirs, se disputer le même objet. Ainsi, on se trouve devant un désir mimétique, analysé par René Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque. Le Vicomte de Valmont et La Comtesse de Merteuil sont amants, partenaires et s’opposent. L’amour intense qui naît dans le cœur de Valmont à l’égard de madame de Tourvel, engendre une profonde jalousie chez la marquise.

L’amour qui naît dans le cœur de Valmont pour madame de Tourvel est une faiblesse pour le libertin, voire une défaite. Il doit être maître de son désir, puissant et pervers. La perversité est un signe de supériorité pour Valmont, et l’amour est sa fin/ mort comme libertin/ limite/ suppression. Le libertinage est équivalent de cynisme : il doit haïr toute norme sociale et nier toute coutume et  habitude du groupe. La cruauté des libertins est manifeste quand ils se font gloire de l’emprise qu’ils ont sur leurs proies ou lorsqu’ils livrent en pâture (nourriture) à la société un de leurs rivaux, en divulguant un de ses secrets qui le rend ridicule ou odieux.

  • L’amour comme chute: ou le jeu de l’amour contre le désir. Dans le code libertin, il est interdit d’aimer, mais il faut désirer seulement. Ce libertinage dans le livre de Laclos (ou dans les films)invite à s’interroger sur le conflit entre désir et morale sociale et religieuse. Aussi, la question des conflits des désirs, entre personnages ou chez un être (comme Valmont), nous pousse à s’interroger : quel désir doit l’emporter sur l’autre ?  Ce conflit des désirs amène à poser une autre interrogation du contrôle de ses désirs : peut-on être maître de ses désirs ? Le doit-on ? Comment et dans quelle mesure ?
  • Dans les Liaisons Dangereuses, la représentation du désir conjugue la frivolité d’un XVIII ème siècle libertin, pour qui le désir est un principe prioritaire. Les personnages (héros du désir) sont stimulés par les épreuves qui se présentent à eux, des obstacles qui sont fait pour être levés.
  • Il reste ainsi pour le lecteur des Liaisons Dangereuses (ou de tout livre libertin ou des auteurs libertins), le moment de la lecture est-ce un moment de délices ? (Lorsque le lecteur tel un libertin passe de corps en corps, il glisse d’une page à une autre, d’un corps à un autre, d’un délice à un autre).
  • Quel est le véritable statut du lecteur : complice voyeur ou témoin effaré (angoissé, effrayé) au terme de désastre ?

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