Épreuve de synthèse modèle ESCP / Adel Elouarz

  • Texte n° 1

       Naturellement, ce n’est pas n’importe quelle parole : il faut au langage des conditions particulières pour devenir mythe, on va les voir à l’instant. Mais ce qu’il faut poser fortement dès le début, c’est que le mythe est un système de communication, c’est un message. On voit par là que le mythe ne saurait être un objet, un concept, ou une idée ; c’est un mode de signification, c’est une forme. Il faudra plus tard poser à cette forme des limites historiques, des conditions d’emploi, réinvestir en elle la société : cela n’empêche pas qu’il faut d’abord la décrire comme forme.

On voit qu’il serait tout à fait illusoire de prétendre à une discrimination substantielle entre les objets mythiques : puisque le mythe est une parole, tout peut être mythe, qui est justiciable  (Jugée d’une juridiction adaptée à son cas) d’un discours. Le mythe ne se définit pas par l’objet de son message, mais par la façon dont il le profère : il y a des limites formelles au mythe, il n’y en a pas de substantielles. Tout peut donc être mythe ? Oui, je le crois, car l’univers est infiniment suggestif. Chaque objet du monde peut passer d’une existence fermée, muette, à un état oral, ouvert à l’appropriation de la société, car aucune loi, naturelle ou non, n’interdit de parler des choses. Un arbre est un arbre. Oui, sans doute. Mais un arbre dit par Minou Drouet1, ce n’est déjà plus tout à fait un arbre, c’est un arbre décoré, adapté à une certaine consommation, investi de complaisances littéraires, de révoltes, d’images, bref d’un usage social qui s’ajoute à la pure matière.

Évidemment, tout n’est pas dit en même temps : certains objets deviennent proie de la parole mythique pendant un moment, puis ils disparaissent, d’autres prennent leur place, accèdent au mythe. Y a-t-il des objets fatalement suggestifs, comme Baudelaire le disait de la Femme ? Sûrement pas : on peut concevoir des mythes très anciens, il n’y en a pas d’éternels ; car c’est l’histoire humaine qui fait passer le réel à l’état de parole, c’est elle et elle seule qui règle la vie et la mort du langage mythique. Lointaine ou non, la mythologie ne peut avoir qu’un fondement historique, car le mythe est une parole choisie par l’histoire : il ne saurait surgir de la « nature » des choses.

Cette parole est un message. Elle peut donc être bien autre chose qu’orale ; elle peut être formée d’écritures ou de représentations : le discours écrit, mais aussi la photographie, le cinéma, le reportage, le sport, les spectacles, la publicité, tout cela peut servir de support à la parole mythique. Le mythe ne peut se définir ni par son objet, ni par sa matière, car n’importe quelle matière peut être dotée arbitrairement de signification : la flèche que l’on apporte pour signifier un défi est elle aussi une parole. Sans doute, dans l’ordre de la perception, l’image et l’écriture, par exemple, ne sollicitent pas le même type de conscience ; et dans l’image elle-même, il y a bien des modes de lecture : un schéma se prête à la signification beaucoup plus qu’un dessin, une imitation plus qu’un original, une caricature plus qu’un portrait. Mais précisément, il ne s’agit déjà plus ici d’un mode théorique de représentation : il s’agit de cette image, donnée pour cette signification ; la parole mythique est formée d’une matière déjà travaillée en vue d’une communication appropriée : c’est parce que tous les matériaux du mythe, qu’ils soient représentatifs ou graphiques, présupposent une conscience signifiante, que l’on peut raisonner sur eux indépendamment de leur matière. Cette matière n’est pas indifférente : l’image est, certes, plus impérative que l’écriture, elle impose la signification d’un coup, sans l’analyser, sans la disperser. Mais ceci n’est plus une différence constitutive. L’image devient une écriture, dès l’instant qu’elle est significative.

Roland BARTHES, Mythologies, 1957.

 1 Très jeune poétesse française dont les textes furent à l’époque où écrit R. Barthes mis en cause par la critique qui considérait qu’une enfant ne pouvait les avoir écrits.

  • Texte n° 2

     Qu’est-ce au juste qu’un « mythe » ? Dans le langage courant du XIXe siècle, le mythe signifiait tout ce qui s’opposait à la « réalité » : la création d’Adam ou l’homme invisible, aussi bien que l’histoire du monde racontée par les Zoulous ou la Théogonie d’Hésiode4 étaient des « mythes ». Comme beaucoup d’autres clichés de l’illuminisme et du positivisme, celui-ci5 aussi était de structure et d’origine chrétiennes ; car, pour le christianisme primitif, tout ce qui ne trouvait pas sa justification dans l’un ou l’autre des deux Testaments était faux : c’était une « fable ». Mais les recherches des ethnologues nous ont forcés de revenir sur cet héritage sémantique6, survivance de la polémique chrétienne contre le monde païen. On commence enfin à connaître et à comprendre la valeur du mythe tel qu’elle a été élaborée par les sociétés « primitives » et archaïques, c’est-à-dire par les groupes humains où le mythe se trouve être le fondement même de la vie sociale et de la culture. Or, un fait nous frappe dès l’abord : pour de telles sociétés, le mythe est censé exprimer la vérité absolue, parce qu’il raconte une histoire sacrée, c’est-à-dire une révélation trans-humaine qui a eu lieu à l’aube du Grand Temps, dans le temps sacré des commencements (in illo tempore). Étant réel et sacré, le mythe devient exemplaire et par conséquent répétable, car il sert de modèle, et conjointement de justification, à tous les actes humains. En d’autres termes, un mythe est une histoire vraie qui s’est passée au commencement du Temps et qui sert de modèle aux comportements des humains. En imitant les actes exemplaires d’un dieu ou d’un héros mythique, ou simplement en racontant leurs aventures, l’homme des sociétés archaïques se détache du temps profane et rejoint magiquement le Grand Temps, le temps sacré.

Comme on le voit, il s’agit d’un renversement total des valeurs : tandis que le langage courant confond le mythe avec les « fables », l’homme des sociétés traditionnelles y découvre, au contraire, la seule révélation valable de la réalité. On n’a pas tardé à tirer les conclusions de cette découverte. Peu à peu, on n’a plus insisté sur le fait que le mythe raconte des choses impossibles ou improbables : on s’est contenté de dire qu’il constitue un mode de pensée différent du nôtre, mais que, en tout cas, on ne doit pas le traiter, a priori, comme aberrant. On est allé plus loin : on a essayé d’intégrer le mythe dans l’histoire générale de la pensée, en le considérant comme la forme par excellence de la pensée collective. Or, comme la « pensée collective » n’est jamais complètement abolie dans une société, quel qu’en soit le degré d’évolution, on n’a pas manqué d’observer que le monde moderne conserve encore un certain comportement mythique : par exemple, la participation d’une société entière à certains symboles a été interprétée comme une survivance de la « pensée collective ». Il n’était pas difficile de montrer que la fonction d’un drapeau national, avec toutes les expériences affectives qu’elle comporte, n’était nullement différente de la « participation » à un symbole quelconque dans les sociétés archaïques. Ce qui revenait à dire que, sur le niveau de la vie sociale, il n’existait pas de solution de continuité entre le monde archaïque et le monde moderne. La seule grande différence était marquée par la présence, chez la plupart des individus constituant les sociétés modernes, d’une pensée personnelle, absente, ou presque, chez les membres des sociétés traditionnelles.

 Ce n’est pas le lieu d’entamer des considérations générales à propos de la « pensée collective ». Notre problème est plus modeste : si le mythe n’est pas une création puérile et aberrante de l’humanité « primitive », mais l’expression d’un mode d’être dans le monde, que sont devenus les mythes dans les sociétés modernes ? Ou, plus exactement : qu’est-ce qui a pris la place essentielle que le mythe détenait dans les sociétés traditionnelles ? Car, certaines « participations » aux mythes et aux symboles collectifs survivent encore dans le monde moderne, mais elles sont loin de remplir le rôle central que le mythe joue dans les sociétés traditionnelles : en comparaison de celles-ci, le monde moderne semble dépourvu de mythes.

Mircea ELIADE, Aspects du mythe, 1957.

  • Texte n°3

Les sciences de la nature, qui construisent des modèles mathématiques et conduisent des expérimentations, paraissent avoir nettement rompu, de longue date, avec toute forme de mythologie. Or, dans l’introduction à Histoire de lynx, que vous venez de publier, vous écrivez : « De la façon la moins attendue, c’est le dialogue avec la science qui rend la pensée mythique à nouveau actuelle. » Quel sens a cette remarque ?

 – Je n’ai jamais voulu dire ni insinuer que la pensée scientifique moderne rejoignait la mythologie. Je voulais simplement souligner que, pour nous qui ne sommes ni des astrophysiciens ni des biologistes, le monde que nous laissent entrevoir les scientifiques d’aujourd’hui est aussi incompréhensible, et peut-être même bien davantage, que celui que décrivaient les mythes.

Ce n’est donc pas le travail des savants eux-mêmes qui est en cause. C’est l’infirmité de l’homme de la rue – c’est-à-dire de nous tous, ou peu s’en faut – face aux connaissances positives élaborées actuellement par les sciences. Le fossé se creuse irrémédiablement entre des équations que nous sommes incapables de comprendre et la perception quotidienne que nous avons du monde.

Sans vouloir confondre science et mythologie, ni même les rapprocher, j’ai tenté de dire qu’un écart de plus en plus considérable s’est creusé entre les connaissances en expansion de la physique ou de la biologie et les pouvoirs étriqués de l’imagination. Du coup, pour essayer de nous expliquer ce qu’ils font, les savants doivent recourir à des apologues, à des récits, qui restaurent, à l’usage du profane, de vieux modes de pensée.

Cette réutilisation inattendue de la pensée mythique est destinée à servir de médiation entre les découvertes des scientifiques et l’homme de la rue, incapable de comprendre de telles découvertes de l’intérieur et réduit, par là même, à les apercevoir seulement sous la forme d’un monde imaginaire paradoxal, étrange et déroutant, qui présente à ses yeux les mêmes propriétés que celui des mythes.

– Est-ce seulement à l’intention des non scientifiques que sont construites ces représentations qui ressemblent à des mythes ? Ne pourrait-on pas dire que la physique quantique et ses paradoxes, au les cosmologies actuelles, avec le big-bang, conduisent les scientifiques à élaborer des récits imaginaires à leur propre usage ?

– C’est parfois le cas. J’y fais d’ailleurs allusion dans cet avant-propos à Histoire de lynx, en soulignant au passage que le savant consent à restaurer de vieux modes de pensée pour notre usage, et parfois regrettablement pour le sien…

 Claude LEVY-STRAUSS, entretien avec Roger-Pol Droit, « Le Monde », octobre 1991.

 

  • Proposer une synthèse (de 300 mots – 10 %) conforme à la méthodologie de l’exercice en faisant apparaitre les différentes définitions du mythe à travers les trois textes ci-dessus.

 

 

Analyse du texte : Reformulation des idées

Texte 1 :

Thèse :  Le pouvoir du langage permet de mythifier tout objet dans le réel et ce lorsqu’il le fait sortir d’une existence normale à une «  existence signifiante » : Le mythe est donc une forme, voire un ensemble de significations véhiculées par la parole qui se rapporte à la matière.

Les idées directrices du texte :

  • Le mythe est un système de communication. Le mythe est une forme (objet + sens).
  • Par le langage, tous les objets peuvent être convertis en mythe : Le pouvoir mythifiant des mots (L’exemple de l’arbre : d’un, simple, objet naturel à un mythe : de l’existence comme forme à l’existence comme
  • Le mythe est évanescent : A chaque époque un mythe nouveau. = Le langage mythique est en perpétuel changement (le mythe est une parole choisie par le temps)
  • La mythification des objets passent par divers modes d’expression, des modes différents en fonction de leurs degrés d’expressivité (les modes artistiques comme exemple).
  • Chaque objet (matière) revêt un aspect mythique quand il devient ‘’proie’’ du langage (oral ou autre) : La parole mythique est celle qui fait sortir un objet d’une existence normale à une existence signifiante.

Texte 2 :

Thèse : L’importance du mythe dans les sociétés primitive et permanence de ce dernier dans les sociétés modernes sous une nouvelle forme.

Les idées directrices du texte

  • Certes le mythe se définit par opposition à la réalité : Cependant, toute représentation mythologique  était véhiculaire de vérités sacrées dans la société archaïque car grâce au mythe l’homme primitif s’inscrit dans le temps sacré en imitant les actes exemplaires d’un dieu et d’un héros :
  • Le mythe est une expression de la pensée collective d’autant plus que La société moderne dispose, elle aussi, de ses propres mythes (la fonction d’un drapeau national)
  • On remarque la permanence de quelques formes des mythes dans la société moderne mais ils n’ont pas le même rôle que celui du mythe dans la société primitive.

Texte 3 :

Thèse : La nécessité d’utiliser le mythe dans la vulgarisation des sciences ce qui renvoie à sa fonction didactique et explicative : la science est incompatible avec la  mythologie (défini comme un ensemble de représentations fictives)  mais elle s’en sert pour mieux être comprise par les hommes ordinaires.

Les idées directrices du texte :

  • complexité du domaine scientifique (celui des sciences de la matière) : plus incompréhensible que celui des mythes.
  • l’imagination humaine est incapable de comprendre les évolutions scientifique : Donc : Il est nécessaire d’utiliser les mythes pour simplifier la compréhension des sciences aux profanes.
  • Le mythe, étant un moyen de vulgarisation, sert d’intermédiaire entre les connaissances scientifiques et l’homme ordinaire, « le profane ».
  • Parfois, les savants se servent du mythe comme moyen pour comprendre leurs propres recherches.

Synthèse rédigée :

        Comment le mythe, comme forme discursive, conserve-t-il une utilité dans les sociétés modernes ?  15

Comment le mythe est-il d’abord conçu ? Barthes conçoit le mythe comme un système de signes, une forme signifiante qui mythifie un objet. Cette mythification est opérée via divers modes d’expression. Eliade constate, quant à lui, que le mythe se définit doublement : d’abord dans une acception chrétienne stéréotypée par opposition au réel. Ensuite, dans une acception archaïque telle une forme éminente du vrai. Levis Strauss estime que généralement le mythe se conçoit comme un discours aux antipodes de la raison et de la science. 87

Ensuite quelles fonctions a-t-il remplies à travers l’histoire ? Pour Barthes, Le mythe, étant dépourvu de forme constante, exprime l’évolution de la société et du langage. Par ailleurs, selon Eliade, le mythe s’assigne une fonction identitaire dans les sociétés archaïques. L’homme primitif cherchait à s’identifier à un dieu ou à un héros pour dépasser le cadre personnel fermé et s’inscrire dans un cadre collectif, ouvert, (intemporel) du mythe. Pour Levis Strauss, enfin, Le mythe sert de moyen approprié aux savants afin de mieux expliquer la complexité de leurs exploration et recherches. 98

Quelle utilité garde-t-il dans les sociétés modernes ? Barthes met en exergue l’importance du mythe comme une représentation artistique faisant partie des différents modes d’expression de la société moderne. Eliade stipule que les mythes expriment une pensée collective, qui subsiste dans la société moderne, même si leur rôle est de moins en moins prégnant .Levis Strauss insiste finalement sur le rôle fondamental des mythes pour expliquer le discours complexe des sciences. Ces sciences, réputées dures, ne peuvent être comprises par les profanes qu’à travers une forme mythique : l’utilité du mythe se résumé ainsi dans sa dimension didactique comme instrument de vulgarisation du savoir. 108

                                                              308 mots

Sharing is caring!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

For security, use of Google's reCAPTCHA service is required which is subject to the Google Privacy Policy and Terms of Use.

I agree to these terms.

Espace membre