La démocratie : D’un extrême à l’autre : Par Hafid Bagdid

 

Jacques Ranciere : « La démocratie, comme forme de vie politique et sociale, est le règne de l’excès ».

Par Hafid Bagdid.

Le 20 Avril 2020 lorsqu’un tiers de la population mondiale est contraint au confinement strict, des citoyens américains sortent dans les rues convaincus de leur liberté de vivre contre l’excès des mesures sanitaires. Cet excès, des citoyens d’une part, et de l’Etat d’autre part, semble inhérent au régime démocratique tel qu’il se trouve défini par Jacques Rancière lorsqu’il dit : « La démocratie, comme forme de vie politique et sociale, est le règne de l’excès ». En effet, la démocratie dépasse toute mesure aussi bien au niveau politique des lois et institutions, qu’au niveau social des modes de vie et des passions individuelles. Cette définition, pour le moins inattendue, efface l’aura de ce régime souvent donné comme parangon de la justice et de la liberté. Intrinsèquement démesurée, la démocratie dégénère cependant pour épouser sans ambiguïté toutes les formes de l’absolutisme et du despotisme. Dès lors, il est légitime de s’interroger sur la faillibilité de la démocratie qui pèche par l’excès et la démesure. Autrement dit, une démocratie excessive demeure-t-elle justement démocratique ? L’approche de cette confusion se fera à la lumières des deux comédies d’Aristophane Les Cavaliers et L’Assemblée des femmes, l’essai politique de Tocqueville De La Démocratie en Amérique et l’uchronie de Phillip Roth Complot Contre l’Amérique. Ainsi, il importe de voir, dans un premier temps, en quoi consiste l’excès de la démocratie, avant de voir, dans un deuxième temps, comment cet excès fait de la démocratie un véritable absolutisme, pour terminer, en un dernier temps, sur l’importance de réguler cet excès par les normes rigides et internes de la démocratie même.

 

La démocratie apparait d’emblée comme un ensemble de lois et des normes sociales portant le sceau de la démesure.

Dans ce cadre, l’excès de la démocratie nait des normes intrinsèques même à ce régime qui prétend défendre les valeurs de la liberté et de l’égalité. L’auteur de De La Démocratie en Amérique démontre dans son essai comment ces vertus, défendues à l’extrême, constituent l’apanage de la société démocratique moderne et « penchent vers un excès » (p.124) en s’infiltrant dans la vie intime des citoyens. En forçant l’égalité et la liberté, l’Etat s’impose partout et dans tout aspect de la vie, intrusion excessive mais légale adoptée par Praxagora dans L’Assemblée des femmes. Cette cheffe, en voulant corriger le désordre social et politique, force les lois de l’égalité aussi bien dans la répartition des biens que des plaisirs intimes, extrémisme étatique vainement contesté par le jeune face à la vieille femme qui lui rappelle que « c’est la loi ». Cette expression souligne que l’intransigeance de la loi est un facteur insurmontable dans une démocratie. L’uchronie américaine exprime cet excès invincible de la démocratie à travers le programme Les Gens Parmi D’autres : il s’agit d’une politique d’assimilation extrême qui tend à effacer toutes les particularités culturelles et impose, à l’envi de la politique antisémite de Lindbergh, l’autorité d’une seule vision des choses contre l’identité cosmopolite de la nation américaine.

 

Plus excessive encore est la vie sociale que souligne la définition de Rancière. En effet, les citoyens des sociétés démocratiques bercent dans toutes les démesures : Ce qui saute aux yeux dans les deux comédies grecques c’est l’ambiance dionysiaque des personnages, ambiance faite de beuverie, de fêtes, de logorrhée…qui en dit long sur l’épanouissement illimité des passions basses lié à la démocratie. Dans le même sens, Tocqueville précise que ce régime établit toutes les uniformisations pour assurer un cadre de vie paisible à chaque citoyen, mais « le gout de la tranquillité publique devient alors une passion aveugle, et les citoyens sont sujets à s’éprendre d’un amour très désordonné pour l’ordre » p.115). Cette confirmation, qui souligne tous les aspects de la démesure passionnelle, révèle la dimension excessive de la démocratie qui met au devant de la scène politique et social les normes de vie matérielle des citoyens réduits à de véritables ventres nourrir, à amuser. L’ultralibéralisme et l’ultra-égalité (pour reprendre le radicalisme de la citation) se trouvent inscrits dans le programme de Lindbergh, ce dernier a exclusivement comme « seul but d’accroitre leur sécurité [celle des américains] et garantir leur bien-être » (p.260). Donc la vie sociale sera imprégnée de cette démesure à travers l’engouement pour « le fric », pour la réussite individuelle au mépris des valeurs inclusives propres à la démocratie.

 

Il va sans dire alors que la démocratie nait d’une foi aveugle en des valeurs exigeantes et indiscutables. Cependant, l’excès des lois et des normes sociales ne sont pas sans pervertir ce régime idéal.

L’excès en tout est un défaut » disait le proverbe et il en va de la démocratie qui par ses excès épouse les formes du despotisme véritable. De La démocratie en Amérique devient une analyse du chemin de perversion de l’exercice extrémiste des valeurs démocratiques, l’écrivain français parle donc d’un despotisme doux, certes, mais ayant des indices indispensables de l’absolutisme radical. En ayant une mainmise et tutelle sur la vie des citoyens, le gouverneur se dote d’un « pouvoir unique, simple, providentiel et créateur » (p.93). Une démocratie excessive devient synonyme de dictature sans qu’on puisse  le  cacher.  Dans  les  deux  comédies  aristophanesques, Praxagora,  qui voulaitmettre la main sur les affaires de la cité » renseigne sur la tendance de la démocratie tentaculaire qui s’infiltre à l’extrême, à l’instar aussi de ce que dit le Paphlagonien, un chef autoritaire qui a « l’œil sur tout ». Ces procédés et stratégies de gouvernement ne font pas honneur à la démocratie mais qui restent valables pour la pire des dictatures, réalité incarnée par Lindbergh, aviateur mythifié sous le regard du jeune narrateur dans Le Complot Contre l’Amérique. En le poursuivant d’un meeting à l’autre, l’image de la propagation d’un discours discriminatoire et isolationniste progresse à l’encontre des valeurs américaines foulées au pied comme est le cas du père de la famille en visite à Washington : « et nous étions encore en démocratie » s’étonne-t-il ! (p.88).

Avec ses excès, la démocratie semble, on ne peut pas, aller de pair avec le despotisme d’autant plus qu’elle dissout le fondement de tout régime inclusif, à savoir le peuple. Si la démocratie est « à redouter » selon Tocqueville, c’est qu’il privilégie l’individualisme outré : affaibli par un gouvernement tutélaire et pourvoyeur, l’individu se trouve isolé et dépendant. Comment dès lors parler d’une démocratie ? Comment défait-elle les liens sociaux tout en assurant la cohésion et l’égalité entre les citoyens ? Ainsi serait-il possible de comprendre les rouages des programmes et les pièges de la campagne de Lindbergh dans le roman américain. L’excès d’une démocratie insidieuse s’infiltre jusqu’à entacher la cellule familiale en conquérant Sandy (P.159). Pire encore, le discours de ce président, au lieu d’incarner les valeurs de toute une nation, creuse un fossé entre les catégories, écrase les minorités et « ne glorifie pas l’Etat au détriment de l’individu, il encourage au contraire l’entreprise individuelle ainsi qu’un libéralisme affranchi des ingérences du gouvernement fédéral » (p.164). Voilà les contours de cette forme inédite de la dictature. Dans L’Assemblée des femmes, Blépyros incarne cet individualisme car il ne se soucie exclusivement que des deniers, de boire et de déféquer, aussi cristallise-t-il le projet de sa femme-cheffe qui vise « l’intérêt particulier et le gain » de chacun (p. 175). Bref, le radicalisme démocratique nuit au noyau basique qui est celui du peuple, force évincée par une dictature viscérale.

Si les démesures de la démocratie dégénèrent en despotisme, il appartient à ce régime d’avoir des forces internes, tout aussi excessives, pour s’autoréguler.

En réalité, la démocratie assure à l’excès une liberté totale qui vire à l’anarchie, mais cette liberté, une fois ajustée, sert à endiguer les tares de l’Etat central. La loquacité et les diatribes des personnages d’Aristophane dérivent de cette liberté qui profite aux démagogues sans foi, mais aussi aux voix dissidentes. D’un extrême à l’autre, l’accès à la parole pourrait sauver la démocratie car le jeune homme s’arrache le droit de contestation d’une loi inique bien qu’elle ait les facettes institutionnelles. Cette dissidence caractérise aussi le père Alvin dans le roman américain qui s’isole, prend sa retraite comme attitude contestataire d’un régime excessif. Mieux encore, Winchell, le journaliste et militant politique contre l’antisémisme de Lindbergh est déclaré « l’ennemi qu’il faut réduire au silence » en osant dire « la vérité sur le complot fasciste pour anéantir la démocratie américaine » (p.348). Ainsi, la démocratie assure la liberté qui vire à la servitude (un extrême) mais nourrit aussi l’espoir de corriger les déviations de ce même régime (un autre extrême), c’est pourquoi l’auteur de l’essai français voit justement dans la liberté de la presse « l’instrument démocratique de la liberté » (P.172). Au lieu de se pervertir, la liberté extrême mène le citoyen démocrate sur la voie de la légitimité.

 

Une fois les langues déliées, des actions régulatrices peuvent être entreprises. Face à un pouvoir autoritariste (pour souligner l’excès), Tocqueville pense à l’ingérence des forces indépendantes au sein même du régime démocratique : « Au lieu de remettre au souverain seul tous les pouvoirs administratifs qu’on enlève à des corporations ou à des nobles, on peut en confier une partie à des corps secondaires temporairement formés de simples citoyens » (P.169). Ces derniers, en serrant les coudes, se dressent légalement contre les exactions, toutes aussi légales de l’Etat. Ce même modèle contestataire à l’excès contre la démocratie établie semble être incarné dans Le Complot contre l’Amérique par le cousin Alvin qui s’est engagé militairement au Canada contre les nazis, sans oublier toute la famille du narrateur qui demeure invaincue par la vague antisémite du projet de Lindbergh. La démocratie, fut-elle idéale, n’est pas loin d’engendrer des réactions extrémistes pour enrayer ses travers. D’ailleurs, face au désordre dans la cité perpétré par la succession « des canailles », la femme « leader » n’a pas trouvé d’autres moyens (en sacrifiant toute légitimité) que d’opérer un véritable coup d’État mis en scène par l’expédient du travestissement pour établir une nouvelle démocratie communautaire à la houlette des femme. A l’excès des passions vulgaires issues d’un populisme sans limite, Praxagora répond par un acte démesuré mais efficace pour restaurer le droit et l’égalité.

En somme, il appert que la démocratie est tiraillée entre plusieurs excès. Si elle nait d’abord des droits inaliénables de liberté et de justice, ces droits mêmes préparent la déviation de ce régime qui épouse les contours de l’autorité et défait les normes de l’unité sociale. Mais il appartient, en contrepartie, à ce régime de développer dans son sein ses propres remèdes à ses propres maux. Un bon usage de liberté tendrait à réguler les excès et exactions nés du despotisme et permettent ainsi au droit de se parfaire. Donc, contre toute démesure, il s’agit de cultiver le juste milieu aussi bien au niveau moral qu’au niveau des institutions. Dans ce sens, De La Boétie avait d’ailleurs démontré qu’en matière de cure comme de gouvernement, c’est toujours une affaire de dose pour que le poison ne soit pas létal.

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