La section « épitaphes » dans « L’Adolescence Clémentine » de Clément Marot. Adayef Mohamed Amine. CPA – Marrakech.

Plan :
  • Introduction : bref aperçu historique .L’épitaphe en tant que genre épigraphique (qui relève de l’épigraphie, l’étude des inscriptions sur matière durable) et en tant que genre littéraire.
  • Étude littéraire : définition de l’épitaphe marotique , caractéristiques formelles et thématiques.
Introduction : l’épitaphe épigraphique et l’épitaphe littéraire :
L’étymologie : le mot épitaphe est issu du grec « epitaphios » qui signifie « sur une tombe ».
« epi » sur et « taphos » tombeau.
Comme on peut le constater , le mot désigne d’abord les inscriptions funéraires que l’on trouve placées sur une pierre tombale ou un monument funéraire. Dans l’antiquité romaine par exemple, les inscriptions funéraires en plus d’indiquer le nom du défunt contiennent un « elogium », éloge affectueux en vers ou en prose qui indique les qualités du défunt dans un style codifié ( à l’époque on avait un formulaire des inscriptions funéraires qu’il fallait respecter, suivant l’âge, le sexe la condition sociale etc on ne recevait pas le même type d’éloge..). L’inscription funéraire contient aussi des expressions qui indiquent simplement la présence des restes funèbres en latin « hic situs est » dont l’équivalent en français devient « ci-gît ». Parfois l’épitaphe précise aussi les circonstances de la mort lorsqu’elles sont singulières : accidents étranges, maléfices, épidémies, assassinat par des brigands.
L’épitaphe dans ce sens a donc principalement une double vocation : mémorielle et encomiastique.
L’épitaphe devient ensuite un genre littéraire. (Elle passe du statut épigraphique au statut littéraire.). Elle occupe une place importante dans la littérature gréco-romaine :
Elle intervient souvent dans la poésie élégiaque : des poètes qui mettent en scène leur propre mort pour exprimer par exemple la violence de leurs sentiments amoureux. Properce :
« Celui qui gît à présent , hideuse poussière, était naguère l’esclave d’un seul amour ».
L’épitaphe que rédige Ovide dans « Les tristes » adressée à sa femme lors de son exil malade lorsque la mort le guettait, qui voulait qu’elle soit gravée sur sa pierre tombale.
L’épitaphe peut aussi s’apparenter à l’oraison funèbre (ce que les grecs appelaient l’oratio funebris) dont elle constitue une forme réduite (puisqu’elle censée être gravée sur la pierre). Elle a les mêmes caractéristiques que l’oraison funèbre : discours funèbre dans lequel on a l’éloge du défunt (mais on verra que celui-ci peut se retourner en blâme amusé ou véhément) éventuellement assorti d’une lamentation, à laquelle succède une exhortation à imiter les vertus du défunt (ou à se prévenir de ses vices), ou encore à prier pour lui. ( On remarque qu’il y a un flottement générique au niveau de la définition car elle correspond à différents genres littéraires, même dans l’antiquité elle n’est pas un genre clairement défini)
La différence entre épitaphe chez les Grands rhétoriqueurs et chez Marot :
Chez les rhétoriqueurs l’épitaphe est souvent le prolongement d’une « déploration funèbre » : terme générique (utilisé par Ellen Dellvallee, « poétique de la filiation, Clément Marot et ses maîtres… ») qui englobe toutes les compositions en hommage à un mort. ( complainte, plainte, regrets, élégies) qui sont tous des termes employés par les poètes pour désigner leurs compositions en hommage à un mort. ( exemple : « Les Regretz de la Dame Infortunee sur le trespas de son treschier frere unicque »de Lemaire). Lorsque le mort est un personnage de moindre importance, c’est-à-dire dont le sort n’affecte pas directement le travail du poète, on écrit seulement son épitaphe. Ceci va ensuite ouvrir plus tard, notamment avec Marot, la voie à un discours funèbre ludique facétieux qui porte sur des personnages non nobles ce qui permettra de faire de leur vie et de leur mort l’occasion de véhiculer un enseignement ludique.
Avec Marot, l’épitaphe acquiert donc une certaine autonomie générique( emploi limité chez les rhétoriqueurs) d’ailleurs il consacre une section propre aux épitaphes dans l’édition de 1538, dans l’édition précédente celle de 1532, les épitaphes et les complaintes formaient une seule section .
( donc il y a le souci d’instituer l’épitaphe en tant que genre autonome)
Pour mieux cerner ce genre qu’est l’épitaphe On va l’aborder à partir de trois axes :
1-  Le côte structurel et formel de l’épitaphe dans L’Adolescence Clémentine.
A- Disposition des poèmes dans la section.
B- Les rimes dans la section épitaphes
C- Le vers dans la section épitaphes.
2- La dimension morale et évangélique de l’épitaphe :
A- Le thème du « memento Mori » : expression de la vanité de la vie terrestre.
B- Béatification par l ‘épitaphe : le cas de la première épitaphe de Jane Bonté
C- La Folie du monde .( Jehan Serre)
3 – Jeux énonciatifs et postures poétiques dans la section épitaphes :
A- Le « Je » parmi les vivants
B- Le « je » face aux vivants
C- Le poète du côté des morts
1-  Le côte structurel et formel de l’épitaphe dans L’Adolescence Clémentine.
On commence par la disposition des poèmes dans la section épitaphes : quelques remarques générales.
  • Le mouvement général de la section va du grave au badin . On passe d’un ton grave sérieux dans les cinq premières épitaphes : Celle de Jane Bonté, de Longueuil grand humaniste… ; on passe à un ton badin à partir de l’épitaphe VI de Coquillard et celles qui suivent par exemple du moine vérolé Jean Lévêque (épitaphe VII).
  • Une organisation des poèmes du plus court au plus long. L’épitaphe la plus courte étant celle de Jeanne Bonté (distique qui contient deux vers) et la plus longue la dernière celle de Jean
  • Variété dans le statut social des personnages célébrés : De personnages de grande importance tels que le secrétaire du roi François I maître Pierre de Villiers ( XII, page 233), Longueil grand humaniste ( épitaphe II de Longueil) , on passe à des morts de plus basse condition : amuseurs public comme Jouan le Fol de ma Dame dans l’épitaphe X, Le petit argentier dans l’épitaphe III, Guion le roi le fou qui voulait être pape dans l’épitaphe IX. On remarque en général que le poète réserve le ton grave et sérieux aux personnages de grande importance, le ton facétieux et plaisant aux personnage de plus basse condition.
Au niveau formel, comme le souligne Jean-Charles Monferran dans sa conférence, intitulée
« langue française et art de seconde rhétorique : sur quelques leçons de maître Clément » . Marot est avant tout un versificateur, un rimeur. Donc l’épitaphe est avant tout un jeu formel, Cela apparaît clairement dans la section épitaphes dans la où l’on peut même penser parfois que le point de départ d’une épitaphe est peut-être une rime que Marot a dans la tête et qu’il s’agit de faire sonner.
Par exemple, beaucoup d’épitaphes partent d’une rime sur le nom du mort.
Épitaphe II : « De Longueil, homme docte » page 224 : « Longeuil »- « Long deuil » épitaphe III : « Le petit argentier » – « le cœur large et entier ».
Ces rimes équivoquées sont une façon de rendre hommage au mort. L’hommage peut aussi être rieur comme dans les rimes équivoquées de la dernière épitaphe, celle de Jehan Serre : (page 235)
« Ci-dessous gît, et loge en serre ce très gentil fallot jehan serre »
On a aussi d’autre part des rimes pauvres, pour un personnage dérisoire, sans importance. L’épitaphe VIII de « Jehan le veau » page 230 le jeune jehan le veau mort prématurément, jeu sur le nom du personnage qui est restée veau et qui n’a pu devenir bœuf. Des rimes pauvres contrairement aux rimes équivoquées que l’on trouve dans les poèmes précédents.
« Jehan le veau » ; « taureau » ; même pas une consonne d’appui. « puissance » ; « enfance ».
Du côté du vers la distinction entre décasyllabe et octosyllabe permet de structurer le recueil : comme on l’a dit le mouvement général du recueil évolue, on passe d’un ton sérieux à un ton facétieux.
En effet, le décasyllabe, le plus grands vers qui existait à l’époque de Marot ( en tout cas le plus utilisé, c’est le vers multi- usage )valable pour tous les textes graves ; on le retrouve dans les épitaphes sérieuses : la première, celle de Jane bonté, Longueil le grand humaniste, le petit argentier, et celle de Catherine Budé..
L’octosyllabe vers léger plaisant rieur à l’époque de Marot on le retrouve dans les épitaphes facétieuses : coquillard, celle de frère andré cordelier, celle de Jean serre. ( structuration de la section par le mètre du vers comme c’est le cas aussi pour les ballades satiriques « à celle qui fut s’amie », page 269, en octosyllabe)
Deux exceptions :
On a une épitaphes plaisante, mais en décasyllabe. Celle de « Guion le roi » page 231. Monferran l’explique de cette façon : c’est un fou qui voulait être roi et pape avant de mourir donc lui consacrer une épitaphe en décasyllabe c’est le moins que l’on puisse faire. Le décasyllabe a ici une valeur parodique ou héroï-comique .
Une épitaphe en alexandrins, celle du médecin (page 226) qui est donc une épitaphe d’autant plus sérieuse, un vers beaucoup plus pesant que le décasyllabe.
On constate donc qu’au niveau formel et structurel la section épitaphes est un ensemble cohérent. Les rimes et le vers permettent de structurer la section puisque comme on l’a vu l’octosyllabe est réservé aux épitaphes facétieuses et le décasyllabe aux épitaphes sérieuses, sauf deux exceptions. Il semble que le point de départ des épitaphes est souvent une rime, ce qui montre que Marot est avant tout un rimeur.(L’importance du côté formel dans la composition des épitaphes)
On pourrait aussi ajouter en ce qui concerne le mouvement général de la section : une caractéristique de presque toutes les sections de L’Adolescence Clémentine : la dernière pièce qui synthétise les enjeux du genre, ici celle de Jehan Serre (on a déjà évoqué que l’autonomie générique de l’épitaphe est un souci pour Marot, le dernière section a donc pour but de définir les enjeux du genre comme on va le voir plus tard quand on va aborder l’épitaphe de Jehan Serre).
L’épitaphe en plus d’être un jeu formel (jeu d’ écriture poétique) permet de véhiculer un enseignement moral et religieux comme on va le voir dans la deuxième partie.
2- La dimension morale et évangélique de l’épitaphe :
Le memento Mori :
Puisque la mort le thème fédérateur de la section, on retrouve le topos du « memento Mori »
Locution latine qui signifie : « souviens-toi que tu vas mourir » Le thème acquiert dans le contexte chrétien un but moralisateur, la perspective de la mort met en évidence la vanité des plaisirs et des ambitions humaines.
On retrouve ce thème dans la section des épitaphes de L’Adolescence Clémentine.
La mort comme nivellement moral qui met tout le monde sur un pied d’égalité. Le fait de varier le statut social des personnages célébrés montre que la mort est le plus grand égalisateur.
Nivellement des conditions humaines à travers la mort. De personnages de grande importance tels que le secrétaire du roi François I maître Pierre de Villiers ( XII, page 233), Longueil grand humaniste ( épitaphe II de Longueil) , on passe à des morts de plus basse condition : amuseurs public comme Jouan le Fol de ma Dame dans l’épitaphe X, Le petit argentier dans l’épitaphe III, Guion le roi le fou qui voulait être pape dans l’épitaphe IX.
La mort rappelle aussi la vanité des ambitions humaines souvent exprimées dans les épitaphes (surtout facétieuses) par la réduction de la vie du personnage mort à un acte, je cite François roudaut dans son introduction, cet acte choisi par le poète pour caractériser le mort est le signe d’une élection bien souvent ridicule.
Exemple épitaphe VI page 228 : L’épitaphe porte sur Guillaume Coquillard auteurs de farces dont les armes semblaient être trois coquilles. La vie du personnage est réduite de manière facétieuse à ce seul acte d’avoir pour armes trois coquilles d’or. Le poète suggère une équivalence entre la vie et cet acte de possession dérisoire. Notamment dans le derniers vers où l’attelage (le zeugme) associe
la perte de la vie à la perte des coquilles, ce qui provoque un effet de surprise comique. ( associer à un mot deux termes au sens disparate).L’épitaphe se rapproche plus ici de l’épigramme. Ce qui montre la vanité des ambitions humaines.
On retrouve aussi une forme de béatification par l’épitaphe : ( mettre au nombre des bienheureux, qui jouit de la béatitude éternelle, félicité des élus du paradis). C’est le cas de la première épitaphe page 223 de Jane Bonté.
On peut rappeler ici que cette épitaphe était la suite de la « complainte d’une nièce sur la mort de sa tante » deuxième complainte page 218 ; Jane Bonté, la tante est citée d’ailleurs de nom dans le vers 17 de cette complainte. C’était une tradition à l’époque des rhétoriqueurs de faire suivre la complainte (ou toute forme de déploration funèbre) d’une épitaphe.
Cette épitaphe met en scène une véritable béatification de la défunte, béatification dont la plénitude est renforcée par les rimes couronnées (ou presque) ( rime dont la syllabe apparaît deux fois dans le même vers). La brièveté de l’épitaphe a pour vocation d’être aisément mémorisée. c’est-à-dire le style concis, jeux sur les mots, structures syntaxiques qui servent à rendre les formules plus mémorables ( construction du complément du nom Le corps Jane, faire l’économie de la préposition cas régime absolu, issu du génitif de l’ancien français cas grammatical qui exprime la possession dans plusieurs langues).
Ce qui rend mémorable ce distique aussi : opposition entre les quatre premières syllabes de chaque vers ( ci : la terre ; corps / par opposition au ciel et à l’esprit). Après la césure des deux décasyllabes , les rimes couronnées qui reposent sur le nom de la défunte soulignent l’harmonie et l’union et rendre mémorable et nécessaire son sort qui est celui de jouir de la béatitude éternelle.
On passe ensuite à un thème récurrent dans la littérature de la Renaissance, celui de la gélodacrye, néologisme qui signifie rire-larmes, mélange de rire et de larmes. Ce thème est associé dans la section épitaphes de L’adolescence à la figure du fou, figure aussi très importante surtout en ce qui concerne la religion chrétienne.
Le thème de la folie seul en lui-même est un thème éminemment chrétien puisque la folie est au XVI l’expression de la foi : on a l’ouvrage d’Érasme l’éloge de la folie ( Erasme que Marot a traduit). La folie de la croix. La folie de se réjouir de la mort c’est-à-dire d’avoir la foi.
Le fait d’évoquer des personnages fous permet à Marot de critiquer la folie du monde, des ambitions de la démesure. Comme exemple, L’épitaphe IX du Guion le roi page 231. Personnage aux ambitions démesurées qui se caractérise par des débordements en tous genres. Il voulait être pape et sa peur d’être cocu…etc
Aussi l’épitaphe suivante pages 232 de Jouan le dol de ma dame. (On retrouve aussi cette folie du cocuage). Le prénom Jouan au XVI siècle a des connotations de folie et de cocuage ce qui explique le premier vers : « Je fus Jouan sans avoir femme ».
Donc on retrouve cette satire de la folie du monde dans ces deux épitaphes.
L’épitaphe de Jehan serre dans laquelle on retrouve ce thème de la folie est clairement plus religieuse , puisque au thème de la folie est associé celui de la Gelodacrye : proximité du rire et des larmes.
Ambiguïté au niveau du personnage : comédien dont la folie est un masque mais dont qui n’est
prédisposé qu’à jouer des rôles de sot car il lui est physiquement impossible de faire le sage : vers 15 page 235. Mais peu importe qu’elle soit feinte ou qu’elle soit réelle la folie de Jehan serre faire rire et cette action apporte la joie ( Vers 23 26). Ce rire prend même une dimension eschatologique dans le vers 36, 37 : Champs Élysées, lieu eschatologique.
Ce qui est intéressant c’est ce mélange de rire et de larmes que produit la mort du comédien. V38 V48. La gélodacrye rappelle ainsi cette tension qui habite tout chrétien entre la tristesse de la mort du sauveur et la joie d’être par son sacrifice absous du péché.
Le comédien Jehan serre devient donc un modèle édifiant puisqu’il rapproche le croyant plus que tout autre de ce sentiment mêlé de joie et de tristesse qui est au fondement du christianisme.
Pour résumer, on peut voir donc cette dimension morale et religieuse de l’épitaphe marotique dans le topos du « memento mori », la béatification par le discours funèbre , et le thème de la folie comme expression de la foi et aussi de la folie comme révélateur de la vanité des ambitions terrestre.Le thème de la gélodacrye associé à la folie ambiguë ( thème baroque folie feinte /folie réelle), à travers le personnage de Jehan Serre qui se présente comme un modèle évoquant cette tension entre la tristesse et la joie qui définit le rapport du croyant à la folie de la croix.
3 – Jeux énonciatifs et postures poétiques dans la section épitaphes :
L’épitaphe dans l’Adolescence Clémentine se caractérise aussi par des jeux énonciatifs qui définissent des postures poétiques qui révèlent les différentes attitudes du poète face à la mort.
il s’agit donc dans ce recueil d’adopter des postures poétiques face à la mort : l’étude de la section peut se faire donc à travers le prisme de la variation énonciative, ce que Mathilde Vidal dans son article « Le poète les morts et les vivants : jeux énonciatifs dans la section épitaphes de L’Adolescence Clémentine» appelle « la mobilité du je ».
On peut distinguer trois postures poétiques différentes qui définissent des attitudes différentes du poète face à la mort.
Le poète parmi les vivants : une communion avec les vivants qui déplorent la disparition du défunt . Il s’agit de se placer dans la communauté des vivants en deuil qui prient pour le mort. Dans les épitaphes sérieuses, on insiste sur la mort pour mieux déplorer la disparition du défunt.
O prend comme exemple l’épitaphe du médecin page 226 :
du vers 3 au vers 6.
Mettre en évidence l’enfermement du corps du médecin grâce à la structure chiasmique qui rejette aux extrémités de la phrase le double état qui caractérisait le médecin lorsqu’il était encore en vie Alençonnais et vertueux. Aussi l’enjambement qui est une illustration métrique du trépas, le verbe trépasser son sens premier est passer outre, la phrase qui déborde enjambe et outrepasse le cadre du vers. ( et goût de terrestre vermine) illustration métrique du trépas. Formulation finale du poème un memento mori « A nature il faut tous payer la rançon » : le poète parmi les vivants qui insiste sur la mort et et qui se place parmi les vivants dans la déploration.
Dans les épitaphes facétieuses la communion avec les vivants s’exprime de manière différente : principe de connivence avec les vivants dans le fait de rire du mort au lieu de le déplorer de manière grave et sérieuse.
L’épitaphe VII page 229
On a ici par exemple l’expression « Ci-gît » ( signifie « ici repose « , le verbe gésir du latin Jacere signifie aussi être étendu être couché) qui est détournée par le poète de manière burlesque puisque la locution verbale « ci-git » renvoie à la position du mort mais aussi la position qui fait attraper la vérole qui lui vint qui est invoquée ici comme cause du décès. Le poète crée donc une connivence amusée avec le lecteur : il ne s’agit plus seulement de déplorer mais de souder la communauté des vivants grâce au rire.
Une autre posture poétique est celle du JE face aux vivants et non plus parmi eux.
Le poète est légèrement à distance des lecteurs. Il s’agit de guider le lecteur dans l’attitude à adopter face à la mort. On peut le constater dans le recours à l’adresse explicite aux passants dans le vers 1 de l’épitaphe II : ô viateur. Vers 8 de l’épitaphe III : Donc passant si pitié te remords. ( adresse explicite qui renvoie à la situation première de l’épitaphe, la tombe gravée visitée par le passant)
Cette modalité énonciative établit une distance entre le poète et les visiteurs de la tombe/lecteur de l’épitaphe. On a donc une position de surplomb du poète une certaine supériorité du poète donneur de leçon : Dans l’épitaphe II de Longueil homme docte vers 2 ; il s’agit d’instruire le lecteur sur le deuil, sur comment mieux rendre hommage au mort.
Troisième et dernière posture poétique Le poète du côté des morts.
Le poète prête parfois sa voix au mort comme c’est le cas de l’épitaphe 10 page 232. Il y a superposition de la figure du poète et de la figure du fou. « Je fus Jouan sans avoir femme ». On a le fou « Jouan » mais aussi le poète « jouant » du verbe jouer au mort puisqu’il parle à la première personne. Le vers 10 l’expression « mon épitaphe » peut tout aussi renvoyer à l’épitaphe épigraphique qu ‘à l’épitaphe écrite par le poète. De même la question finale de l’épitaphe concerne non seulement le personnage mais aussi le poète : « Faut-il rire d’un trépassé ? » interrogation qui porte sur l’activité poétique, elle interroge donc la section épitaphe « rire de la mort est-il permis ? »
Cette question essentielle qui interroge l’attitude du poète face à la mort trouve une réponse dans la dernière épitaphe de la section ( comme on l’a dit la dernière pièce de la section synthétise les enjeux du genre). Le jeu de l’acteur renvoie à l’activité poétique : Le jeu de Jehan est une science vers 23 contrairement au jeu de Coquillard par exemple, c’est aussi un jeu « adextre » qui ne force pas le naturel vers 11, un badinage en somme mesuré , « élégant » (Boileau).
La mort est le dernier grand rôle de Jehan serre l’acteur, le poète dit qu’il fait le mort vers 22, ce qui atténue la dimension tragique de la mort. C’est ce que fait le poète puisque en passant d’un ton grave à un ton plaisant dans le mouvement général de la section il atténue aussi cette dimension tragique de la mort.
Le badinage élégant du poète tout comme le jeu d’acteur ne leur rapporte le sou vers 50 mais il rapporte bruit et crédit amour et populaire estime vers 8 et 9 page 235.
On voit donc dans cette dernière posture poétique une façon de définir l’attitude face à la mort mais aussi comment célébrer la mort d’un personnage . Le poète prend en charge la parole du mort dans une fiction poétique qui construit un discours funèbre dans lequel on se réjouit de la mort comme d’une délivrance. Ce qui permet d’atténuer la dimension tragique de la mort.
Conclusion :
L’épitaphe en plus d’être l’illustration de ce que l’on pourrait appeler la musique marotique : un jeu sur les formes et un poème dont le point de départ est une rime à partir du nom du défunt qu’il s’agit de faire sonner, est aussi un poème nouvellement institué en tant que genre autonome qui définit le rapport du poète à la mort et au deuil. Le passage du ton grave au ton facétieux fait évoluer la section vers le point culminant de la dernière épitaphe qui établit une bonne fois pour toutes la nécessité de se réjouir de la mort au lieu de s’enfermer dans le cadre d’une déploration stérile qui éloigne le croyant de la vérité de la foi.

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