L’adolescence clémentine – Clément Marot – « Autres manières de chansons »[1] – Oumaima Hassoun.

La poésie de Clément Marot est significative pour deux raisons majeures; D’abord, adressée au roi et à sa sœur pour être sauvé de sa précarité, le poète décide de recourir au ton burlesque pour amuser ses auditeurs (destinataires) ensuite, ayant vent fort des mauvaises éditions de ses précédents travaux, le nouveau Marot –largement inspiré d’Erasme et de la nouvelle mouvance évangélique- prend en charge son ouvrage, cette fois, pour le destiner à un très grand lectorat. Cette double réception (dont témoigne éventuellement son liminaire adressé aux « Enfants d’Apollon ») renforce l’aspect à la fois dialogique et personnel de sa poésie.
Le deuxième aspect est tout ce qui nous intéresse ; En effet, dire « aspect personnel de la poésie » c’est user d’une forme de pléonasme dans la mesure où toute poésie (selon le dictionnaire Larousse est « création / poesis du lat. ») autrement, tout texte composé marque, nettement, la présence de son compositeur. Or, pour Marot, il n’est pas seulement question de choix des rimes, du rythme, d’une prosodie nouvelle mais, bien plus que cela, il s’agit de sa propre vie, sa propre voix (terme d’ailleurs récurrent dans L’Adolescence clémentine  et que l’on retrouve dans (à titre d’exemples) Le Temple de Cupido  v.333/ Oraison contemplative v. 8/ Epître de Maguelonne v.156/ Epitaphe II v. 6/ Ballade IV v.1, donc de la voix de Marot qui cherche sa propre voie.
Problématisation : Mais cette recherche est partagée avec le public qu’elle vise. L’on pourrait à ce stade, se demander si le passage par la pluralité des voix (une sorte de polyphonie) que l’on retrouve dans pratiquement l’ensemble de ses textes ne serait pas un moyen de faire de sa poésie un dialogue avec soi-même comme un autre[2] et alors l’autobiographie ne serait qu’une tentative de réappropriation de soi.
Ce travail –presque psychologique- est basé sur deux techniques essentielles : La première  est le recours incessant aux dialogues dans les toutes les sections et la deuxième réside dans l’hypersexualité.
  1. Un dialogue d’une « insoutenable légèreté » :
Marot compose des poèmes où tout le monde a le droit à la parole. C’est-à-dire où tout le monde aurait la possibilité d’être le porte-parole du poète lui-même. Cette dimension ouvertement orale est présente dans : Dialogue de Tityre et Mélibée dans la 1ère Églogue, dans le Temple de Cupidon : 74-84, Jugement de Minos, qui est entièrement dialogué, Épître de Maguelonne : adressée à Pierre ; l’Épître IV, v. 18-22, Complainte du Baron de Malleville p.213, les rondeaux qui apparaissent souvent comme un bout de conversation avec un interlocuteur, une réponse, ou une interpellation et qui  contiennent parfois eux-mêmes du dialogue, comme le rondeau X, le rondeau  46 ou le rondeau 47 (p. 324), Chanson VII etc. Et les marques de l’oralité sont manifestes telles que l’usage du pronom « tu » et l’adresse à un destinataire, les parenthèses pour expliquer ou se moquer, le jeu de mots. Tout ceci participe de la création d’un  style familier. Un style qui amuserait autant la haute que la basse société.
Mais à voir de près, il n’est pas simplement question de plaire, il est surtout question de rendre compte d’un état psychique d’un adolescent en désarroi.
   Dans Le Temple de Cupido (p.109) on lit :
« Autres manières de chansons//  Léans on chante à voix contraintes// Ayant casses, et méchants sons// Car ce sont cris, pleurs et complaintes. » un quatrain en octosyllabe où Clément Marot décrit le temple (allégorie de son recueil) et où la simple évocation du mot « voix » qui réfère aux différents personnages de ses textes, renforce l’aspect introspectif (dialoguer pour mieux se connaître et se dévoiler) de son Adolescence clémentine. Il s’agit donc d’une légèreté (puisque le rire est omniprésent) insoutenable (champ lexical du son).
  1. Palimpsestes pour dire « je » :
Il est nécessaire de rappeler que l’ensemble des opuscules sont des traductions de textes déjà célèbres à la Renaissance. Marot les a reproduits (comme on l’a déjà vu) non pas seulement parce qu’il voulait faire preuve de gratitude vis-à-vis des Anciens (ce qui est le propre des Humanistes) mais surtout, les réécrire de manière à ce que les textes puissent mieux rendre compte des états psychiques qu’il traverse. C’est pour ainsi dire, que certains de ses écrits tels que «Oraison contemplative devant le crucifix » repris d’un moine bénédictin pourraient constituer une forme de palimpsestes[3]. Cependant, la dérivation d’un texte ancien, selon la traduction marotique, est frappante par l’ajout d’éléments profanes (recours aux figures mythiques comme Echo) ou encore la nécessité de rire (Epitaphes VIII, jeu sur l’onomastique Veau et champ bovin) devant la mort. L’on voit clairement que la reprise des textes anciens ne se fait pas pour le simple plaisir de traduire mais va au-delà, il s’agit en fait de « réécriture » où toute la subjectivité du poète apparaît. Seulement, cette subjectivité, à travers laquelle il va exposer son point de vue sur le monde, se fait par le biais de voix multiples, de textes déjà lus et commentés. Plus il dépasse le « je », plus le « je » se fait entendre. Superbe mécanisme pour transmettre des leçons autour de sa conception de la religion, de la politique et même de la condition humaine.
C’est à partir de ces « palimpsestes » que le poète dit « Je ».
Conclusion partielle :
L’Adolescence Clémentine représente donc le temps premier de la vie, autant esthétique qu’autobiographique, c’est le temps du je qui se cherche dans les « je » qui l’entourent et qui est en quête constante de leur amour et leur approbation. Un temps où des pièces de piété traditionnelle peuvent voisiner sans encombre avec une inspiration plus légère. Où composer c’est conter et chanter. Où témoigner son admiration pour les « Grands Rhétoriqueurs» ne l’empêche pas de leur emboiter le pas pour avoir plus d’élan. Où marquer la transition revient à dire marquer la nouveauté.
………
[1] V.333 Le Temple de Cupido
[2] Ouvrage de Paul Ricœur publié en 1990
[3] Manuscrit sur parchemin d’auteurs anciens que les Copistes du Moyen Age ont effacé pour le recouvrir d’un second texte. Cela rappelle aussi le texte portant ce titre « Palimpsestes » de Gerard Genette où il développe l’idée selon laquelle tout texte est hypertexte (il a une copie antérieure).

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