L’animal, centre du monde ? Par Wafae Abid

La phénoménologie est l’une des approches les plus importantes de la pensée moderne. Son objectif est de décrire comment les objets apparaissent à la conscience. Relativement à l’animal, cette école revisite plusieurs problématiques : la conscience humaine peut-elle penser l’animal ? Le monde que partagent l’homme et l’animal est-il bien un monde commun ?

  • Husserl et le monde animal

 

Selon le père de la phénoménologie, rien n’est plus difficile que de concevoir une réflexion sur l’animal à partir de l’intentionnalité humaine. A cet égard, il avance :

« Au point de vue de la constitution, l’homme représente par rapport à la bête le cas normal […] les bêtes sont essentiellement constitués comme « variantes » anormales de mon humanité. »

L’animal se trouve donc associé aux formes inachevées, éloignées ou corrompues de l’humain : le nourrisson, le primitif, le fou, le malade mental…etc.

Ne faut-il donc pas cesser de comparer l’animal à l’homme ? Husserl reconnaît en fait que les bêtes, comme nous, appréhendent un monde qui les environne, comme en témoignent ces propos : « la bête a son monde environnant fini, son mode d’horizon mondain en raison de son genre psychique, à partir de sa façon d’apercevoir, de ses fonctions constitutives et sa façon n’est pas la nôtre. »

En conférant aux bêtes une capacité intentionnelle telle qu’elles peuvent percevoir et constituer un monde, elle leur donne un statut inédit dans l’histoire de la philosophie. Mais ces facultés restent limitées, l’animal ne peut unifier dans le temps son expérience ou se projeter dans les générations futures de son espèce. De là, il faut penser à comment échapper à l’anthropocentrisme. Dans ce sens, Lucien Sève dans son œuvre L’Homme ? La Dispute a ouvert la possibilité de penser une altérité qui dépasse les limites de notre propre espèce :

« A la différence du Chimpanzé, en lui-même porteur d’à peu près toute la chimpanzéité, un individu humain n’est en lui-même qu’une très parcellaire réfraction subjectale d’humanité. »

En définitive, une meilleure appréhension du monde doit passer par une meilleure connaissance de ce que l’animal comprend de son monde à lui.

  • Maurice Merleau-Ponty et l’exploration du monde animal

Penseur anticartésien, Merleau-Ponty pense que l’animalité ne se réduit pas à un ensemble de choses ou à une biologie mécaniste », elle comprend un mode de vie, une manière d’adopter un comportement, elle est un spectacle. Il convient donc de se détacher de cette vision qui pense que le monde soit « prédestiné aux entreprises de notre connaissance et de notre action. »

Par ailleurs, il constate dans ses causeries que « la vie animale  jour un rôle immense dans les rêveries cachées des primitifs comme dans celle de notre vie cachée. » L’animal  est une source d’inspiration, l’emblème d’un comportement humain, le symbole d’une émotion invisible. A partir de ce moment, et contrairement à Descartes, l’instinct n’est pas un mécanisme automatique, il est capable de faire un monde et de s’accrocher à n’importe quel objet du monde Au sein d’une espèce, certains animaux peuvent adopter des comportements singuliers, comme ce choucas observé par Lorenz qui préférait la compagnie d’un corbeau à celle de ses congénères. Ainsi, l’animal est-il capable de comportement culturel, ou de moins de manifester l’existence d’une différence, d’un choix et d’une liberté.

Finalement, Merleau-Ponty a voulu montrer que la nature peut contenir différentes ouvertures des vivants au monde. Il faut peut-être penser les vivants sans effacer leurs différences et particularités. C’est dans la communication de leur monde que l’homme et l’animal, par « un regard étranger », qui leur permet de se voir du dehors, peuvent se reconnaître dans leur singularité.

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