Le désir est-il une misère ?

Par Hafid Bagdid

Né à Imintanout, au Maroc, Hafid Bagdid a fait ses études supérieures à l’École normale supérieure, cycle d’agrégation à Rabat. Il exerce actuellement le métier de professeur de français et de culture générale en classes préparatoires des grandes écoles à Marrakech.

Sujet 2  : Le désir est-il une misère ?

Dans le Banquet de Platon, Socrate revient sur la naissance du désir amoureux. Le mythe de Pénia et de Poros indique que le désir nait de la pauvreté et de l’ignorance. Depuis ses origines alors, le désir s’associe-t-il à la misère ? En fait, tout permet de confirmer que cette identification se justifie d’autant plus que les deux concepts partagent, à bien des égards, le sens du dépouillement et de l’indigence totale. Dans la même lignée, le désir, comme volonté vaine d’avoir ce qui manque, cette tendance vers l’inaccessible, aboutit à la misère existentielle de l’homme toujours désireux sans jamais se satisfaire. La misère apparait comme l’empreinte tragique de toute l’existence vide et frustrée à travers une chaine complexe de désirs multiples. Mais, le désir relève principalement d’une inclination à réponde à un vide, à combler une insuffisance, donc se compléter et dès lors remédier à l’anéantissement fatal. La misère serait alors éviter par la mécanique des désirs qui poussent l’humain à surpasser et dévier ce qui lui rappelle sa finitude et son imperfection. Vu ces considérations, est-il possible d’associer désir et misère ou bien voir dans le désir un tremplin pour défier la misère fatale ? En d’autres termes, il sera question de la distance ou proximité entre des aspects à la fois identiques ou antagonistes. Ainsi, il importe de voir d’abord que le désir évoque et culmine en misère réelle de l’homme. Cependant, le désir semble être une tendance à combler le vide et donc à dépasser la misère fatale inscrite dans son destin. Alors, il faut ré-examiner la valeur du désir quant à l’existence humaine car il se situe à mi-chemin entre le manque misérable et la volonté de le dépasser.

Plan détaillé :

I : Désir et misère dérivent du manque et du malheur extrême et scelle le tragique de l’existence.

A : Les deux concepts illustrent le besoin et l’impuissance de l’homme. Le privatif, selon l’étymologie des deux termes, l’attestent. Selon les désirs, l’homme serait ainsi défini : un être sans…, un être dépouillé du savoir, de l’éternité, non libre, non puissant…(La Bible montre que tout ce que désire l’homme il ne l’aura pas d’où sa misère).

B : La nature du désir fait sentir à l’homme sa misère : Toujours inassouvis, les désirs enferment l’humain dans une spirale infernale, donc il se trouve miséreux (dimension sentimentale liée au regret et à la déception). Le texte de Pascal cite des désirs illimités, capricieux, éphémères qui rappellent à l’homme qu’ils souffrent plus qu’il s’en réjouit. Aussi arrive-t-on au néant et à la vanité, similaires à la misère.

C : La misère signifie un manque extrême, le désir en est inéluctablement le signe, car souvent le désir porte sur ce qui manque, ce que le sujet ne connait et n’aura pas du coup. Schopenhauer affirme que le malheur de l’homme est de désirer et pire de désirer ce qu’il ne connait pas.

Transition : Sans conteste, le désir rejoint la misère dans le dépouillement et le malheur inhérent à la nature humaine. La course pour satisfaire ses désirs rappellerait à l’homme sa finitude et imperfection. Mais, en tant que mouvement pour combler un vide, le désir serait l’aiguillon de vie pour se révolter et dépasser sa misère fatale.

II – Le désir constitue une réaction stimulée par le vide pour lutter et remédier à la misère tragique de notre existence.

A : Selon l’étymologie, le désir vient de la privation, donc vouloir la satisfaire permet de combler le vide et se compléter. Socrate fait du désir amoureux le tremplin pour dépasser la nature physique, mortel pour arriver à « embrasser la Bonté, la Vérité… », créer l’unité originelle en étant inspiré par Eros, dieu du désir amoureux.

B : Mieux encore, le désir n’est pas une misère mais plutôt une force d’inventer, de se surpasser sa condition humaine misérable : Hegel a bien montré comment « sans passions, rien de grand ne se fait ». C’est par le désir de manger pour survivre que l’homme s’est imposé, en domptant la nature, en développant l’industrie….

C : La misère n’est pas dans le désir mais dans le non-désir, dans la capitulation. Le texte de la Genèse souligne qu’en suivant ses désirs simples (présentés par Dieu à la disposition de l’humain) l’homme stagne, cependant en désirant l’interdit il anticipe sa finitude et sa misère en désirant les attributs divins de la connaissance et de l’immortalité.

Transition : En fait, désir et misère ne riment pas car le premier est un penchant et volonté à dépasser la misère. Mais les deux facteurs se rencontrent par l’insatisfaction et la fatalité de la misère. Notre vie est donc tiraillée entre vouloir et ne pas pouvoir tout réaliser.

III : La vie humaine est « tendue » entre deux facteurs opposés et complémentaires.

A : Désir et misère c’est la mécanique de l’existence : chaque jour et chaque instant nait un désir, se développe, se réalise puis laisse sentir une misère qui stimule de nouvelles envies. Il y a donc une continuité entre ces deux éléments. Les sciences adoptent cette vision comme loi de fonctionnement détachée de toute charge morale.

B : L’ambivalence témoigne de la réalité du désir humain : tiraillement entre misère et opulence, entre deux réalités opposées : le mythe de Pénia et de Poros associe le désir à l’association des facteurs antagonistes : donc il est possible de l’étendre car désir /misère renvoie à Vie/mort. Freud fait de cet antagonisme une caractéristique de la psyché humaine : Désirer vivre c’est aussi une éviction de la mort.

C : Désirer n’est pas un dépassement de sa misère naturelle mais il l’accompagne : je sais bien que je suis mortel pourtant je ne cesse de se l’oublier, de tout faire pour ne pas mourir. Alors, le désir n’empêche pas d’avoir le sentiment de la misère mais il est une réaction spontanée et naturelle. D’un coté il y a l désir et de l’autre la misère, aucun ne répond à l’autre mais se développent parallèlement.

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