Le secteur bancaire marocain  sur la sellette au temps du Corona par : Abdelkarim Tajjighra

La crise du Corona Virus est un moment marqué  simultanément par un triple choc – sanitaire, économique et financier- à caractère mondial inédit. Sanitaire d’abord, avec une pandémie mortelle dans un monde globalisé où le virus circule rapidement et met sous pression les systèmes de santé. Economique ensuite car les mesures  strictes de confinement, seul moyen efficace pour endiguer la propagation du virus, portent un coup d’arrêt fatal à l’activité économique causant ainsi du  chômage forcé voire des faillites de petites entreprises. Financier enfin, car avec la paralysie des économies pour une durée indéterminée, entraîne une évolution erratique  des prix des actifs.

A l’instar de la  quasi-totalité des pays du monde, le Maroc se trouve terrassé par cette crise sanitaire  aux revers économiques.  Une économie nationale déjà affaiblie par  l’atonie d’un secteur agricole fragilisé cette année par les effets de la sécheresse.

Si l’article 40 de la Constitution  marocaine stipule que « tous supportent, solidairement et proportionnellement à leurs moyens, les charges que requiert le développement du pays, et celles résultant des calamités nationales et des catastrophes naturelles », de nombreuses initiatives ont été prises pour épauler l’économie du pays en ces temps difficiles. En effet dans tous les pays du monde, face à des circonstances exceptionnelles, des mesures exceptionnelles doivent être adoptées, et deviennent, plus que jamais,  indispensables pour assurer la survie du pays, de ses habitants, de ses institutions et de sa démocratie. Ainsi, après la création du  « Fonds spécial pour la gestion de la pandémie du Coronavirus « , s’en est suivi une panoplie de mesures exceptionnelles prises par un  Comité de Veille Economique (CVE) dédié à la gestion  des conséquences économiques de la pandémie. Report des échéances fiscales jusqu’à fin juin,  crédit  et soutien de la trésorerie des entreprises  (Damane Oxygène),  soutien aux salariés à travers une indemnisation aussi bien en faveur de ceux affiliés à la CNSS,  au RAMED que  les sans RAMED  pour ne citer que cela.  Aux grands maux, les grands remèdes comme on le dit. Cette mobilisation a entraîné un sentiment  de satisfaction générale, de fierté, voire de  patriotisme. Les marocains se targuent soudainement d’être parmi les pays qui ont engagé  des moyens financiers conséquents puisque le Maroc a mobilisé jusqu’ici près de 2,7 % de son PIB (environ 120 milliards de dollars en 2019) et n’est devancé que par trois pays au podium mondial : la Suède (6 % du PIB), le Chili (4,7 % du PIB) et la Nouvelle-Zélande (4 % du PIB)

En analysant les différents axes de soutien à l’économie nationale, force est de constater que le nerf de la guerre reste évidemment le financement de toutes ces mesures. Par conséquent le système bancaire est invité à jouer un rôle clé dans le soutien de l’économie nationale notamment à travers le rééchelonnement des crédits aux personnes physiques et morales déjà asphyxiées par les effets de la crise. le GPBM fait état de « près de 400.000 demandes de report d’échéances de crédit traitées et validées, en deux semaines, avec un taux de rejet ne dépassant pas 4% ainsi que plusieurs demandes de lignes de crédit additionnelles de fonctionnement présentées aux banques, qui ont été satisfaites avec un taux de rejet également faible ».

Toutefois  concrètement si les banques marocaines ont rappelé depuis fin mars  qu’elles sont « prêtes » à recevoir les dons en soutien au Fonds spécial pour la gestion du coronavirus, à travers l’ensemble de leur réseau physique et canaux digitaux, peu d’entre elles  ,deux en l’occurrence, ont réellement annoncé leur volonté de contribuer au dit fonds. Il s’avère en effet que jusqu’à fin avril, la BMCE (Banque Marocaine du Commerce Extérieure) n’a pas encore tenu complètement sa promesse et n’a réellement versé que la moitié de ce qu’elle a promis.

Premier constat qui s’impose alors est le faible engagement  d’un secteur qui est censé donner l’exemple.  On compte aujourd’hui  29 banques accréditées auprès de la banque centrale marocaine dont 11 banques régionales et 18 banques opérant à l’échelle nationale !!  Où sont donc passés les poids lourds du secteur  bancaire comme Attijariwafa bank alors qu’en voyant la liste des entreprises qui ont misé des fonds on y trouve même des moyennes voire des petites entreprises.

Deuxième constat, partant du postulat que la contribution à ce fonds est tout à fait volontaire, rien n’oblige légalement les Banques à verser des sommes au Trésor car apparemment cet  élan de solidarité sans précédent les intéresse peu. Une obligation morale pèse tout de même à leur charge car c’est cette même économie qui leur offre des conditions de retour sur investissement exceptionnelle jadis qui se trouve aujourd’hui en panne. Il est de leur devoir de la sauver pour se sauver elles mêmes dans l’avenir. En effet, les 9 grands groupes bancaires marocains ont engrangé 14 milliards de DH de bénéfices en 2018, selon rapport sur la supervision bancaire publié par Bank Al-Maghrib. Un chiffre qui donne le vertige. Il y a 10 ans, il se limitait à 9 milliards de DH. Ce qui donne un taux de rentabilité des fonds propres de 10,8% alors qu’il se limite à 6,2% en France. Les télécommunications et  l’immobilier, qui avaient toujours le vent en poupe et devançaient l’activité bancaire, connaissent un net fléchissement ces dernières années. Le secteur bancaire, quant à lui engrange toujours des profits bon gré malgré la situation de l’économie nationale.

Enfin, nos banques qui ont toujours abusé des taux d’intérêt excessivement élevés à l’égard des entreprises et des ménages,  elles sont aujourd’hui accusées d’être plus que jamais regardantes dans les conditions de déblocage des fonds de crédit en faveur des entreprises, faisant fi des mesures de soutien annoncées par le gouvernement et par la banque centrale !!

A l’ère l’entreprise responsable et  citoyenne qui œuvre économiquement, socialement culturellement …, les banques marocaines considèrent encore  notre économie comme une simple vache à lait sans aucun devoir moral  de solidarité même en temps  de crise.

Abdelkarim Tajjighra

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