Mythe et science : texte de François Jacob.

(…) D’une certaine façon, sciences et mythes jouent des rôles semblables. Ils répondent tous deux à une exigence de l’esprit humain, en lui apportant une représentation du monde et des forces qui le régissent. Pour ne pas déclencher anxiété et schizophrénie, cette représentation doit être unifiée et cohérente. Et pour l’unité et la cohérence, il n’y a guère de doute que la science ne vaut pas le mythe. La science, en effet, semble bien avoir moins d’ambition. Elle ne cherche pas à tout expliquer du premier coup. Elle se limite à des questions définies. Elle s’adresse à des phénomènes circonscrits qu’elle s’efforce d’expliquer au moyen d’une expérimentation détaillée. Elle sait aujourd’hui que ses réponses ne peuvent être que partielles et provisoires.

Au contraire, les autres systèmes d’explication – magie, mythe, religion – se veulent universels. Ils ont réponse à toutes les questions, dans tous les domaines. Sans hésitation, ils décrivent non seulement l’état présent de l’univers, mais aussi son origine et même son devenir. Certes, beaucoup de gens n’acceptent pas le genre d’explication que fournissent la magie ou le mythe. Mais qui pourrait leur refuser cohérence et unité, puisqu’ils n’hésitent pas à utiliser un seul et même argument a priori pour répondre à n’importe quelle question et résoudre n’importe quelle difficulté ? Bien que très différents, tous les systèmes d’explication, la magie comme le mythe ou la science, procèdent d’une même démarche. Il s’agit toujours, disait Jean Perrin, d’expliquer le monde visible par des forces invisibles ; de rendre compte de ce que l’on observe par ce que l’on imagine. Pour certains, la foudre traduit la colère de Zeus ; pour d’autres, une différence de potentiel entre terre et nuages. Une maladie résulte, pour certains, d’un mauvais sort ; pour d’autres, d’une infection par un microbe ou un virus. Mais, dans tous les cas, le phénomène considéré apparaît comme l’effet visible d’une cause cachée appartenant au réseau invisible des forces qui sont réputées mener le monde.

Comme on l’a déjà dit, la science semble, à première vue, moins audacieuse que les mythes, tant par ses questions que par ses réponses. On considère le plus souvent que la science moderne a véritablement débuté quand, au lieu de demander : d’où vient l’univers ? de quoi est faite la matière ? Qu’est-ce que la vie ? On s’est demandé : comment se fait la chute d’une pierre ? Comment l’eau coule-t-elle dans un tube ? Comment le sang circule-t-il dans le corps ? Et le changement fut surprenant. Les questions générales ne conduisaient jamais qu’à des réponses limitées. Au contraire, les questions limitées se révélèrent conduire à des réponses de plus en plus générales.

La représentation du monde que se forme l’homme peut bien être d’origine scientifique ou mythique, elle fait toujours largement appel à l’imagination. On croit souvent que, pour faire œuvre scientifique, il suffit d’observer et d’accumuler des résultats expérimentaux afin qu’il en émerge une théorie. Il n’en est rien. On peut très bien contempler un objet sous tous les angles et pendant des années, sans qu’il n’en sorte jamais la moindre observation d’intérêt scientifique. On ne peut arriver à une observation de quelque valeur sans avoir, en commençant, une certaine idée de ce qu’il faut observer. L’évolution d’un problème scientifique vient souvent d’un aspect inconnu des choses qui se découvrent soudain, pas nécessairement avec l’arrivée d’un nouvel  appareil, mais grâce à une manière inédite de considérer les objets, de les voir sous un angle imprévu, avec un regard neuf, un regard qui est toujours dirigé par une conception de ce que doit, de ce que peut être la «réalité ». Il n’y a pas d’observation utile sans une certaine idée de l’inconnu, de cette région située au-delà de ce que l’expérience et le raisonnement permettent de croire. Comme le souligne Peter Medawar, l’enquête scientifique commence toujours par l’invention d’un monde possible, ou d’un fragment de monde possible.

C’est aussi la manière dont commence la pensée mythique. Mais celle-ci ne va pas plus loin. Elle échafaude ce qui ne lui semble pas seulement le meilleur des mondes, mais aussi le seul possible. Après quoi, elle installe, sans difficulté, la réalité dans le cadre qu’elle a créé. Tout événement devient alors un signe produit par les forces qui mènent le monde et, par là même, démontre leur existence et leur rôle. Pour la démarche scientifique, au contraire, l’imagination ne fonctionne qu’au début du processus. Après quoi, il lui faut se remettre en cause ; s’exposer à l’expérimentation, à la critique, à la réfutation, bref limiter la part de rêve dans la représentation du monde qu’elle construit. La science est capable d’imaginer beaucoup de mondes possibles. Mais le seul qui l’intéresse est celui qui existe et qui depuis longtemps a fait ses preuves.

          François Jacob, La souris, l’homme, la mouche, 1997, « Le beau et le vrai »

 

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