Plaisir et désir : les corrélations possibles

Née à Meknès, au Maroc, elle a réalisé ses études supérieures à l’École normale supérieure, cycle d’agrégation. Elle exerce actuellement le métier de professeur de culture générale et de philosophie en classes préparatoires des grandes écoles au Maroc.

 

Plaisir et désir : les corrélations possibles

· Le désir est un « plaisir imaginé »

L’appétit est une recherche continue du plaisir, on ne peut alors dissocier le désir de son objet et de sa finalité. Tout désir naît d’un manque, tend à être comblé. Le discours d’Aristophane cristallise cette conception en mettant l’accent sur la faille ontologique qui creuse l’individu : l’être humain vise la réalisation de son désir amoureux en trouvant sa moitié perdue. On constate à ce niveau que le désir est nostalgique, il cherche à retrouver un plaisir passé, sa totalité originaire, sa perfection ruinée. On pourrait donc dire que le plaisir de l’union accorde à l’inquiétude du désir quelques moments de repos. C’est donc cette volonté de retrouver son altérité, cette attente de l’union, cette imagination du plaisir qui fait la durabilité du désir. Pour récapituler, le désir n’est durable que parce que l’acte de vouloir est essentiellement animé par l’acte d’imaginer une jouissance possible. Dans la même perspective, Jean-Honoré Fragonard, le peintre français à vocation libertine, traduit à travers ses scènes galantes cette quête du plaisir. Son tableau : « Le baiser à la dérobée » met l’accent sur le thème érotique du plaisir dérobé par l’opposition entre deux univers, deux attitudes que disent la posture, le visage de la jeune fille, divisée entre deux espaces, l’un secret et interdit et l’autre publique et conventionnel. La dérobade souligne l’urgence et la nécessité du plaisir, car l’interdit l’anticipe. Autrement dit, S’il y a du plaisir, c’est parce qu’il y a transgression. Ce plaisir est une victoire sur soi-même. En fin de compte, le plaisir est la fin ultime du désir de perfection et de transgression, il est à la fois une affirmation et un dépassement de soi.

· Le choix des désirs fait durer le plaisir

Au-delà de cette nécessité évidente du plaisir accompagnant l’acte de désirer, il est à signaler que certains désirs procurent un bonheur durable et stable. Ainsi, et à l’encontre de ce que pense Gustave Le Bon, le plaisir peut référer à une sensation constante. A ce titre Epicure atteste : « Les saveurs simples apportent un plaisir égal à un régime de vie profus, dès lors que toute la douleur venant du manque est supprimée ; et le pain et l’eau donnent le plaisir le plus élevé, dès que dans le besoin on les prend. » Pour Epicure, en effet, le plaisir que procure la suppression du manque ou la satisfaction d’un besoin naturel est le grand des plaisirs. Or, ces besoins naturels (comme celui de boire lorsqu’on a soif et de manger lorsqu’on a faim) sont assez faciles à satisfaire. C’est pourquoi, pour Epicure, le bien (c’est-à-dire le plaisir compris comme absence de trouble physique et psychique) est facile à obtenir. Le plaisir stable est le plus grand des plaisirs. L’ataraxie est donc, pour Epicure, le plus grand plaisir, et le plus grand bien. En outre, le plaisir que procure l’ataraxie ne peut être amplifié ni augmenté, puisqu’il est stable : « La suppression de tout ce qui est souffrant est la limite de la grandeur des plaisirs.» Il est donc apparent que la sélectivité des désirs détermine la qualité et la durabilité du plaisir. C’est dans la même lignée que s’inscrit la pensée platonicienne autour des plaisirs purs et vrais. Socrate pense dans Le Philèbe que ces plaisirs « sont ceux qui portent sur les couleurs que nous appelons belles, sur les figures, ainsi que la plupart des (plaisirs) des odeurs et des sons, et de tout ce qui, possédant des manques ni sensibles ni pénibles, procure des réplétions senties, et plaisantes en étant pures de peines ». D’après cette définition, il y a un plaisir pur lorsque le manque n’est ni senti ni pénible et lorsque la réplétion, c’est-à-dire l’abondance des sensations, est plaisante, cela ressemble à un plaisir esthétique ou intellectuel. Tout plaisir peut par conséquent devenir éternel et agréable du moment qu’il émane de la sagesse.

· Un plaisir durable n’est pas toujours heureux

Cependant, le plaisir de l’âme et du cœur peut devenir une source d’ennui, d’une lassitude inexplicable. La jouissance n’est peut-être pas un enjeu temporel, la faire durer c’est la dénaturer. Dans l’ouvrage de Rousseau Julie ou la Nouvelle Héloise, Julie exprime « son dégoût du bien-être », le malaise causé par une béatitude prolongée : « Voilà ce que j’éprouve en partie depuis mon mariage et depuis votre retour. Je ne vois partout que sujets de contentement, et je ne suis pas contente ; une langueur secrète s’insinue au fond de mon cœur ; je le sens vide et gonflé, comme vous disiez autrefois du vôtre ; l’attachement que j’ai pour tout ce qui m’est cher ne suffit pas pour l’occuper ; il lui reste une force inutile dont il ne sait que faire. Cette peine est bizarre, j’en conviens ; mais elle n’est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse ; le bonheur m’ennuie. » En effet, Rousseau considère que le plaisir réel est toujours inférieur au plaisir imaginaire, parce que le désir n’est pas seulement relation à un objet, il est aussi relation à un autre sujet. Pareillement, lorsque nous ne désirons que seul, notre imagination peut se laisser aller à embellie le désir. Mais lorsque nous nous tournons vers autrui, le plaisir est certes partagé, mais ne peut être idéalement réalisé. En outre, Dom Juan, personnage éponyme de la pièce de Molière explique à son valet Sganarelle que le plaisir ressemble à une douceur durable, et la vie doit être sans désir pour qu’il y ait plaisir. Par conséquent, ce n’est pas le plaisir qui met fin au désir, mais ce dernier qui nuit à la tranquillité du bonheur. Dom Juan proclame : « Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. » L’expression « nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour » met en exergue cette réflexion, le plaisir se dilate quand le sentiment protège sa constance, chose qui n’est pas assuré puisque Dom Juan indique « tout le plaisir est dans le changement.» En conséquence, il serait légitime de dire que l’homme est facilement mené par le désir, car le plaisir durable et réel le plonge dans un malaise existentiel, car « l’illusion (du bonheur) cesse où commence la jouissance. »

Transition : On a constaté qu’il existe un lien de cause à effet entre désir et plaisir, que ce dernier, qu’il engendre satisfaction ou déception, peut être une sensation durable. Comment surmonter finalement le conflit principe de réalité et principe de plaisir, fantasme du désir et réalité du plaisir ? Ne faut-il pas penser à un plaisir à désirer ?

· Un plaisir à désirer

· Le plaisir est dans l’inconstance

Même si le désir est durable, il est inconstant et mouvementé, ce qui fait que son charme réside dans le changement. Dom Juan de Molière fait l’éloge de l’inconstance dans la fameuse tirade de l’acte I scène 2 en disant : « Les inclinations naissantes ont des charmes inexplicables. / Il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne. » Dès lors, le plaisir n’est-il pas dans le désir comme dans Juan l’exprime ? Effectivement, il éprouve du plaisir dans la résistance d’autrui et dans ses efforts pour le faire céder. Ce qui nous rappelle la conception de D’Holbach qui associe l’appétit à l’endurance plaisante. De même, Dom Juan utilise souvent la métaphore de la conquête pour accentuer cette dynamique sans fin ; il souhaite « d’autres mondes pour y étendre (ses) conquêtes ». En outre, la figure de Valmont dans les liaisons dangereuses dégage cet aspect inconstant, parce qu’il se représente l’amour comme un champ de bataille. Ses stratégies de séduction sont comparées à des manœuvres militaires. En somme, le désir de ces deux personnages libertins reflète un autre aspect de la simultanéité du désir et du plaisir, c’est le désir d’être désiré, le plaisir de plaire aux autres. Mais ce qui se passe en réalité, et surtout avec la figure du Vicomte de Valmont, c’est qu’il devient la proie de son propre stratagème, qui transcendera le plaisir de désirer et le plaisir d’être désiré vers l’amour, le plaisir pur.

· Le plaisir est un désir transcendant

On a déjà mentionné que cette transcendance se manifeste dans le dépassement des désirs-manques qui causent de la souffrance et des troubles. Le désir spirituel en fait partie puisque l’homme se détachera de l’espace corrompu, ce monde ici-bas, pour rejoindre l’espace des valeurs les plus suprêmes. En mettant en valeur l’histoire de la tentation, Bossuet insinue le rôle des trois pêchés primordiaux : l’orgueil, la curiosité et la volupté, qui sont des désirs-plaisirs- dans la chute de l’humanité afin de jeter la lumière sur ce qui est plus important, le désir de Dieu. Il fonde son discours sur les paroles de Saint Paul qui pense que tout ce qui existe dans ce monde est un piège pour le chrétien, tout en lui nous ramène à nous-mêmes, à cet amour de soi qui est le principal obstacle au « saint et pur amour de Dieu. » Il est donc plausible de dire que parce que l’homme a perdu sa perfection idyllique, il est devenu perfectible : « c’est la faculté de se perfectionner qui développe toutes les autres et réside parmi nous tant dans l’espèce que dans l’individu. » Autrement dit, la perfectibilité, le désir absolu de s’améliorer sans cesse qui est la marque de notre grandeur. L’existence se transforme à une continuité de désirs, un cheminement de plaisirs.

· L’idéal du plaisir ; un dépassement de la jouissance

Ce cheminement trace également la progression des sensations de l’être, de son corps et de son âme vers la jouissance, vers une perfection sensationnelle. Après de longues actions libertines pour séduire la Présidente de Tourvel, il envoie une lettre à La marquise pour lui annoncer sa gloire : « Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l’apprécier, mais je m’étonne du charme inconnu que j’ai ressenti ; Quand même la scène d’hier m’aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais ; quand j’aurais, un moment, partagé le trouble et l’ivresse que je faisais naître : cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même charme subsiste. » On constate la répétition des expressions renvoyant à la durabilité : « subsister, un peu plus loin, je suis encore. » La jouissance prévue comme une fin, comme une « décharge », selon la nomination de Freud, est le début de l’amour. La lettre 125 est à la fois une preuve de la victoire de l’amour, un plaisir à désirer pour une longue durée, le plaisir de l’engagement, puisqu’elle est un aveu implicite de son attirance pour Mme de Tourvel. Valmont est piégé puisqu’il ne respecte pas une règle fondamentale du libertinage, celle qui consiste à ne jamais laisser apparaître ses sentiments. Au lieu donc de réfléchir à une opposition entre désir et plaisir, il faut orienter la réflexion vers une opposition entre la jouissance-libératrice et le plaisir rapporté à la vertu.

En guise de conclusion, l’opposition temporelle entre désir et plaisir est certes juste puisque la volonté est une démarche constante et durable, et le plaisir n’est que sa finalité passagère. A cet égard, l’homme est né pour vouloir, sa vie est faite de désirs mourants et de désirs renaissants. Cependant, le plaisir hante l’imaginaire du sujet désirant ainsi qu’il cristallise la concrétisation de ses efforts, ainsi, et avant d’être réel, la plaisir se construit dans l’imagination de l’être. Ce qui nous a permis de parler d’un plaisir durable. Cette permanence se manifeste pareillement dans les désirs d’ordre intellectuel, moral ou spirituel. Il existe à ce titre deux modalités du désir : le désir-jouissance, dont le plaisir est généralement fugitif, et le désir pur, dont le plaisir s’inscrit dans une logique intellectuel et vertueuse, comme le signale majestueusement les propos de Valmont qui a dépassé le plaisir des sens : « J’ai été étonné du plaisir qu’on éprouve e, faisant le bien. » En somme, on ne peut aucunement dissocier désir et plaisir, car la volonté est en elle-même un plaisir en progression.

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