Séquence didactique 1 : Roman » et « Réécritures ».

 » En vous inspirant du programme de la classe de Première, vous étudierez le groupement de textes suivant. Vous élaborerez un projet d’ensemble dont vous justifierez les orientations et préciserez les modalités d’exécution en classe.

– Flaubert, Madame Bovary, 2ème partie : de « Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque […] » à « Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie »

– Flaubert, L’Education Sentimentale, 1ère partie : de « Les dîners recommencèrent; et plus il fréquentait madame Arnoux, plus ses langueurs augmentaient »  à « Quant à cesser d’en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine. »

– Proust, « L’affaire Lemoine par Gustave Flaubert » in Le Figaro, mars 1908, Pastiches et mélanges, 1919: « Enfin le président  fit un signe, un murmure s’éleva, deux parapluies tombèrent […] » à « dans la niaiserie particulière de son rêve »  (pastiche, a posteriori, d’ Un coeur simple!)

– Queneau, Le Chiendent, chapitre VI, « la petite vie allait recommencer » […] « Mais aller foutre son pèze dans la caisse d’un casino, ça, a n’l’aurait pas fait »

Flaubert, Madame Bovary

 » Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n’osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l’ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l’haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d’encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup ; comment faire ? Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu’il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d’épargne ; ensuite il achèterait des actions, quelque part, n’importe où ; d’ailleurs, la clientèle augmenterait ; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu’elle eût des talents, qu’elle apprit le piano. Ah ! qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la lumière de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s’occuperait du ménage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement : on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie ; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.

Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.

Flaubert, L’Éducation sentimentale I, V

Les dîners recommencèrent ; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses langueurs augmentaient.

La contemplation de cette femme l’énervait, comme l’usage d’un parfum trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament, et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau d’exister.

Les prostituées qu’il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires, les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux dans sa chevelure noire. A l’éventaire des marchandes, les fleurs s’épanouissaient pour qu’elle les choisît en passant ; dans la montre des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne semblaient attendre son pied ; toutes les rues conduisaient vers sa maison ; les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener plus vite ; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec toutes ses voix bruissait, comme un immense orchestre, autour d’elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d’un palmier l’entraînait vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d’un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes, qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois, il s’arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux ; et son amour l’embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d’un hennin, elle priait à deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes d’autruche, dans une robe de brocart. D’autres fois, il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d’un harem ; – et tout ce qui était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique, l’allure d’une phrase, un contour, l’amenaient à sa pensée d’une façon brusque et insensible.

Quant à essayer d’en faire sa maîtresse, il était sûr que toute tentative serait vaine. »

Proust, Pastiches et mélanges

 » Enfin le président fit un signe, un murmure s’éleva, deux parapluies tombèrent : on allait entendre à nouveau l’accusé. Tout de suite les gestes de colère des assistants le désignèrent ; pourquoi n’avait-il pas dit vrai, fabriqué du diamant, divulgué son invention ? Tous, et jusqu’au plus pauvre, auraient su – c’était certain – en tirer des millions. Même ils les voyaient devant eux, dans la violence du regret où l’on croit posséder ce qu’on pleure. Et beaucoup se livrèrent une fois encore à la douceur des rêves qu’ils avaient formés, quand ils avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant d’avoir dépisté l’escroc.

Pour les uns, c’était l’abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du Bois, de l’influence à l’Académie ; et même un yacht qui les aurait menés l’été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est curieux, mais la nourriture y sent l’huile, le jour de vingt-quatre heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours blancs ?

À certains, les millions ne suffisaient pas ; tout de suite ils les auraient joués à la Bourse ; et, achetant des valeurs au plus bas cours la veille du jour où elles remonteraient – un ami les aurait renseignés – venaient centupler leur capital en quelques heures. Riches alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l’utopie humanitaire. (D’ailleurs, à quoi bon ? Un milliard partagé entre tous les Français n’en enrichirait pas un seul, on l’a calculé.) Mais, laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort et l’influence, se feraient nommer président de la République, ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage de liège qui amortit le bruit des voisins. Ils n’entreraient pas au Jockey-Club, jugeant l’aristocratie à sa valeur. Un titre du Pape les attirait davantage. Peut-être pourrait-on l’avoir sans payer. Mais alors à quoi bon tant de millions ? Bref, ils grossiraient le denier de saint Pierre tout en blâmant l’institution. Que peut bien faire le Pape de cinq millions de dentelles, tant de curés de campagne meurent de faim ?

Mais quelques-uns, en songeant que la richesse aurait pu venir à eux, se sentaient prêts à défaillir ; car ils l’auraient mise aux pieds d’une femme dont ils avaient été dédaignés jusqu’ici, et qui leur aurait enfin livré le secret de son baiser et la douceur de son corps. Ils se voyaient avec elle, à la campagne, jusqu’à la fin de leurs jours, dans une maison tout en bois blanc, sur le bord triste d’un grand fleuve. Ils auraient connu le cri du pétrel, la venue des brouillards, l’oscillation des navires, le développement des nuées, et seraient restés des heures avec son corps sur leurs genoux, à regarder monter la marée et s’entre-choquer les amarres, de leur terrasse, dans un fauteuil d’osier sous une tente rayée de bleu, entre des boules de métal. Et ils finissaient par ne plus voir que deux grappes de fleurs violettes, descendant jusqu’à l’eau rapide qu’elles touchent presque, dans la lumière crue d’un après-midi sans soleil, le long d’un mur rougeâtre qui s’effritait. À ceux-là, l’excès de leur détresse ôtait la force de maudire l’accusé ; mais tous le détestaient, jugeant qu’il les avait frustrés de la débauche, des honneurs, de la célébrité, du génie ; parfois de chimères plus indéfinissables, de ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans la niaiserie particulière de son rêve. »

Queneau, Le Chiendent :

 » La petite vie allait recommencer. C’était fini les grands espoirs. La grande vie. Les grandes perspectives. Elle avala sa menthe verte, en se poissant les douas.

Alle aurait commencé par s’acheter quéques robes, des chouettes alors, qui l’auraient rajeunie de vingt ans et elle s allée chez l’institut d’ beauté, où s’ qu’on l’aurait rajeunie de vingt ans. Total, quarante. Ça fait qu’elle en aurait eu quinze. Avec de la monnaie, qu’est-ce qu’on ne fait pas Ensuite de quoi, a s’rait allée chez 1’ marchand d’ bagnoles. Une bathouze qu’elle aurait dit, avec un capot long comme ça, et des coussins bien rembourrés. Quéque chose qui fasse impressionnant. Alle aurait pris une femme de chambre et un chauffeur et en route pour Montécarlau. Et puis elle aurait aussi acheté une villa à Neuilly avec eau, gaz, électricité, ascenseur, cuisine électrique, frigidaire, chauffage central, teuseufeu, et peut-être une salle de bains. Alle commencerait par faire remplir sa cave de champagne. Tous les jours, à tous les repas, champagne, sauf le matin, au lever, toujours comme d’habitude, boudin froid et gros rouge.

Et c’était là qu’ ça avait commencé. Tout ça. L’ jour où Marcel s’ faisait tamponner par le taxi d’ son copain. Après tout, c’était même la veille, pisque c’est à cause du premier écrabouillement qu’alle était revenue à c’ café. Quelle courge alle avait tété. Croire comme ça à un gosse ! C’est menteur les mômes, faut jamais croire c’ qui disent. Le p’tit salaud. Il avait la mort d’Ernestine su’ la conscience, après tout ; c’était pas elle. Et puis alle s’en foutait d’la mort d’Ernestine. Mais avoir perdu son temps, s’êt’ fourré des tas d’sornettes dans la tête, s’être imaginé des tas d’ trucs.

Fallait qu’alle en ait eu une couche ! Ah merde alors. Quand elle y pensait, alle s’en mordait l’croupion d’ rage. Non, vrai, avoir cru pendant deux mois qu’a finirait dans la peau d’une vieille richarde, entretenant des gigolos et des p’tits fox-toutous, avoir cru qu’a pourrait finir, à cinquante-cinq piges, par s’payer ses trente-six volontés, avoir cru ça pasqu’un couillon d’marmot lui avait raconté des bobards qui t’naient pas d’bout ! Y avait pas d’quoi êt’ fière. Non vrai, y avait pas d’ quoi. Et alle s’en vanterait pas.

A s’voyait déjà arrivant au casino, quéquepart au soleil, dans un patelin ousqu’i fait toujours beau ; a s’voyait arrivant au casino, avec épais comme ça d’poudre sur la gueule, les nichons rafistolés et une robe à trois mille balles su’l’dos, entre deux types bien fringués en smoquinges et les cheveux collés su’l’crâne, des beaux mecs, quoi. Et les gens i zauraient dit : Qui c’est celle-là qu’a des diamants gros comme le poing ? C’est-y la princesse Falzar ou la duchesse de Frangipane ? Non, non, qu’i zauraient dit les gens renseignés, c’est Mme du Belhôtel, qui s’occupe d’œuvres de bienfeuzouance et du timbre antiasthmatique. Alle a été mariée avec un prince hindou, qu’i diraient les gens, c’est s’qu’essplique sa grosse galette. En tout cas, y a une chose qu’elle aurait pas fait, ça aurait été d’jouer à la roulette. C’est idiot. On perd tout c’qu’on veut. Non sa belle argent, elle l’aurait pas j’tée comm’ça su’l’tapis vert, pour qu’alle s’envole et qu’alle la r’voie pus. Non. Alle aurait pas reculé d’vant la dépense, ça non ; pour la rigolade, elle aurait été un peu là. Mais aller foutre son pèze dans la caisse d’un casino, ça, a n’l’aurait pas fait. »

SEQUENCE DIDIACTIQUE

Genre protéiforme, le roman impose définitivement son hégémonie au dix-neuvième siècle avec l’avènement du réalisme, qui lui donne ses lettres de noblesse. Capable de « concurrencer l’état civil », le roman est dès lors apte à délivrer un savoir sur le monde. Dans la perspective réaliste, il est ce « miroir que l’on promène le long du chemin » ; c’est en effet en abandonnant le romanesque qu’il a pu s’élever au rang de grand genre, triomphant du mépris qui l’accablait jusque là. Tant qu’on le tenait pour un récit fictif, susceptible de mettre en scène des aventures invraisemblables, le roman a été mal considéré : accusé tantôt de corrompre les mœurs – les romans sont interdits dans le couvent où Emma Bovary passe sa jeunesse -, tantôt pris pour une œuvre simplement divertissante. Si Madame Bovary est bien tenue pour une œuvre si réaliste qu’elle en est choquante, et vaudra à son auteur d’être accusé d’outrage à la morale publique, le roman  de  1857 écrit par Flaubert ne saurait être tout entier contenu dans ce qualificatif. En composant Madame Bovary, et peut-être plus encore en composant quelques années plus tard L’Education sentimentale, ce que Flaubert affirme vouloir faire, c’est « un livre sur rien », un livre qui se soutienne tout seul « par la force interne de son style ». Les propos de l’auteur semblent ici contredire les principes du réalisme et témoignent d’une des tensions constitutives du genre romanesque : le roman, fût-il un simple « miroir », se revendique aussi comme un art à part entière. En écrivant dans Le Figaro un texte intitulé « L’Affaire Lemoine par Gustave Flaubert », Marcel Proust pastiche l’écriture de l’un de ses maîtres. Jeu littéraire, le pastiche renvoie en effet au style d’un auteur célèbre que l’on imite et postule la connaissance de ses hypotextes. Il affirme donc le primat du style en matière littéraire. Peu importe au fond de dire le monde, ce qui importe, c’est de dire « à la manière de », en instaurant un jeu avec le lecteur, qui juge de la réussite du pastiche à l’aune de la ressemblance avec les textes sources, ici les romans de Gustave Flaubert. Quant à Raymond Queneau, lorsqu’il publie en 1933 Le Chiendent, il peint lui aussi un nouvel avatar burlesque d’Emma Bovary, inscrivant son oeuvre dans une dimension parodique.

Dès lors, les enjeux de l’étude de ce groupement de textes de Gustave Flaubert, de Marcel Proust et de Raymond Queneau dans une classe de Première apparaissent multiples. Si les quatre extraits permettent de s’interroger sur l’art du roman, en tant qu’ils questionnent la définition du genre, comme nous venons de le voir, il convient également de considérer plus spécifiquement, conformément aux Instructions officielles, les personnages de ces œuvres romanesques, et ce d’autant plus que les quatre textes à étudier se donnent à lire comme des monologues intérieurs, au discours indirect libre. Monologues qui réintroduisent le romanesque au cœur du quotidien, par l’intermédiaire de certains des rêves de ces héros ; en revanche, les rêves des autres personnages sont si prosaïques, si matérialistes qu’ils peuvent paraître ridicules. Tout se passe comme si chaque personnage se faisait, à l’intérieur même du roman, son propre roman, devenant du même coup une image du lecteur de l’œuvre. Le roman n’est plus alors miroir du monde, mais miroir du roman et les rêves des personnages ne nous renvoient finalement qu’à la littérature. Pour autant, le roman ne renonce pas à tout discours sur le monde. Ne peut-on considérer en effet  que les textes de G Flaubert, de M Proust et de R Queneau ont également valeur de critique sociale ? On voit donc l’intérêt qu’il y a à étudier ces quatre textes avec des élèves de Première littéraire, en croisant les deux objets d’étude « Roman » et « Réécritures » : en nous interrogeant sur la nature et le statut du personnage romanesque, nous serons en effet à questionner également la définition du genre et le rôle du lecteur. Etudier ce groupement de textes revient donc à se demander comment le discours des personnages, tantôt miroir du monde, tantôt miroir du roman, reflète les postulations contradictoires du genre romanesque.

La séquence intitulée « Miroir du monde, miroir du roman ou comment le discours du personnage révèle une vision du monde » a lieu au début du deuxième trimestre, après l’étude d’un roman réaliste, de Balzac ou de Stendhal, qui a permis aux élèves de revoir les principales caractéristiques de ce mouvement littéraire. Les notions essentielles de la narratologie ont également été réactivées à cette occasion. Il s’agit ici de montrer aux élèves que l’esthétique réaliste, pour être dominante dans le genre romanesque, est loin d’être toujours univoque, et de les confronter à deux types différents de réécritures, le pastiche et la parodie, ce qui nous permettra d’introduire la notion d’intertextualité. La séquence, d’une durée d’environ dix heures, débute par une lecture analytique de l’extrait de Madame Bovary, que l’on peut considérer comme l’une des sources du pastiche de Marcel Proust et comme l’un des hypotextes de l’extrait de Raymond Queneau. La seconde séance compare les textes extraits de Madame Bovary et de Pastiches et Mélanges, pour une première approche de la notion de pastiche. Le texte de Raymond Queneau, extrait du Chiendent, est analysé dans une troisième séance qui met l’accent sur sa dimension parodique et burlesque à travers le discours de son héroïne à la gouaille très populaire. Une quatrième séance est dévolue à l’extrait de L’Education sentimentale, dans le cadre de la préparation aux épreuves orales de l’EAF. Enfin, les acquis de la séquence sont évalués par un sujet de dissertation, qui entraîne les élèves à l’écrit.

La séance s’ouvre ainsi sur la lecture analytique de l’extrait de Madame Bovary, sorte de modèle, à des titres divers, de tous les autres extraits du groupement. Le texte a été distribué aux élèves en amont de la séance, et l’enseignant leur a demandé de définir les points de vue adoptés dans cet extrait et de caractériser le rôle qu’y joue le narrateur.  On leur a également demandé de dire si cet extrait était ou non réaliste.

Le premier temps de la séance est consacré à l’analyse des points de vue employés dans cet extrait. Les élèves repèrent rapidement les trois focalisations à l’œuvre dans le texte. Le premier paragraphe nous livre en effet un portrait élogieux de l’héroïne éponyme, portrait pris en charge par un narrateur omniscient qui pénètre les secrets de ses personnages : l’adoration de Charles pour sa femme et l’ »adultère » que cette dernière cache à son époux. Le deuxième paragraphe débute par des phrases qui font la transition entre ce point de vue omniscient et celui de Charles.  En effet, le lecteur est ensuite invité dans la conscience du médecin et le discours indirect libre nous révèle ses pensées les plus intimes, tandis qu’il contemple en silence le berceau de sa fille Berthe. le monologue intérieur de Charles nous révèle un personnage prosaïque et matérialiste, enfermé dans ses rêves de petit bourgeois : l’existence dont il rêve est une existence plate et sans relief, aux ambitions modérées. Le contraste est saisissant quand on compare les rêves de l’époux à ceux de l’épouse, puisque Flaubert réutilise alors le procédé du discours indirect libre, dont il passe parfois pour être l’inventeur, pour nous donner accès à l’intériorité d’Emma. C’est alors le romanesque le plus échevelé qui nous transporte « au galop de quatre chevaux » dans un univers exotique et merveilleux, qui joue de tous les clichés romantiques : l’orientalisme d’abord, la solitude des amants dans des paysages vierges ensuite, les promenades sur les gondoles vénitiennes enfin. Le narrateur reprend ensuite ses droits pour clore l’extrait sur l’image du petit Justin qui ouvre les fenêtres, nous redonnant accès au monde réel, tandis que l’héroïne s’endort, peut-être justement pour fuit cette réalité qu’elle hait.

Cette confusion du rêve et de la réalité, constitutive du personnage d’Emma Bovary, est d’ailleurs soulignée par cette expression antithétique qu’emploie Flaubert à la ligne 30 : « … elle se réveillait en d’autres rêves ». Après avoir mis en évidence l’alternance des points de vue qui composent cet extrait, il reste à caractériser précisément le rôle du narrateur flaubertien dans ce passage, « présent partout et visible nulle part ». Le montage successif des différents points de vue permet en effet ici l’émergence de l’ironie : le contraste crée par les rêves si opposés, si éloignés les uns des autres de Charles et d’Emma souligne l’incompréhension entre les deux époux, mais place également le lecteur à distance des personnages, d’autant plus que dans le premier paragraphe, le narrateur peint son héroïne sous les traits  d’une véritable créature de perdition, qui ensorcelle les hommes : elle est cette lectrice qui se perd – dans tous les sens du terme-  dans les romans et devient aussi l’image du lecteur de Flaubert, fasciné par cette femme corrompue et scandaleuse. « Si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe », écrira plus tard Julien Gracq. C’est bien ce type de personnage fascinant que Flaubert nous donne à voir ici.

A l’issue de cette séance, les élèves ont pris conscience que l’opposition entre rêve et réalité qui structure cet extrait romanesque fonde l’intrigue du roman mais permet aussi de souligner l’incompréhension entre les deux époux, tout en mettant le lecteur à distance de personnages que le narrateur considère narquoisement ; et cette opposition entre les personnages est aussi une image des tensions qui traversent le genre du roman. C’est ici le montage alterné des points de vue et l’emploi de deux monologues intérieurs successifs, celui de Charles et celui d’Emma, qui crée l’ironie du passage, nous donnant accès non au monde « réel » mais aux rêves des héros.

On compare ensuite, lors de la seconde séance, le texte de Flaubert ainsi analysé à celui de Marcel Proust, publié dans Pastiches et Mélanges en 1919. Il s’agit alors, pour l’enseignant, d’éclairer la notion de pastiche, tout en montrant que cette pratique littéraire interroge la définition et les fonctions du genre romanesque. On distribue aux élèves le texte en début de séance et on leur demande d’expliquer son titre : « L’affaire Lemoine par Gustave Flaubert », en explicitant les liens qui unissent ce texte à l’extrait étudié lors de la séance précédente. Les élèves repèrent facilement les similitudes entre les deux textes et  notamment l’emploi du discours indirect libre dans les deux cas. Pastichant Flaubert, Marcel Proust choisit de réutiliser l’un des traits stylistiques les plus caractéristiques de l’auteur de Madame Bovary. Bien plus, de la même manière que chez Flaubert, les monologues intérieurs des personnages, nous donnant accès à leurs rêves, le « réel » étant là encore presque totalement évacué au profit de des « chimères », « de ce que chacun recelait de profond et de doux, depuis son enfance, dans la niaiserie particulière de son rêve. » L’emploi su substantif « niaiseries » permet ici de souligner le fait que la posture des narrateurs flaubertien et proustien est bien la même : il s’agit de mettre à distance, par une discrète ironie, ces êtres dont les rêves sont si communs, même si cette ironie n’exclut pas une certaine tendresse, ce dont témoigne par exemple l’emploi des adjectifs « profond » et « doux ».  On définit alors le pastiche comme l’exercice littéraire qui consiste à imiter le style d’un auteur célèbre et on s’interroge sur le type de lecteur que postule un pastiche. On se demande enfin de quelle vision de l’art romanesque procède l’écriture d’un pastiche. Jeu littéraire, le pastiche est un texte qui requiert de son lecteur la connaissance du texte pastiché. Texte « palimpseste », le pastiche fait œuvre de « littérature au second degré » et pose le primat du style sur l’intrigue. On note en effet le plaisir ludique que semble prendre le narrateur proustien à construire des phrases à la syntaxe heurtée, qui s’efforcent de mimer le flux des pensées des personnages. On remarque aussi, comme chez Flaubert, des contrastes entre les différents rêves évoqués, qui oscillent cette fois entre le cynisme absolu et le romantisme le plus niais. On peut également être sensible au rôle joué par l’argent dans cet extrait, puisque chez Proust même l’amour lui semble subordonné. Dès lors, le seul moyen de fuir ce monde matérialiste ne serait-il pas justement le rêve et la littérature ? Ce qui nous conduit à examiner le discours critique de ces extraits romanesques, celui de Flaubert et celui de Proust, qui caricature la société matérialiste, le réel dans lequel leurs lecteurs sont plongés.

A l’issue de cette séance, les élèves ont pris conscience du fait qu’écrire un pastiche conduisait à revendiquer le primat du style mais ne conduisait pas pour autant à renoncer à tout discours sur le monde. Genre protéiforme, le roman est aussi un genre en tension, à l’image de ces héros contradictoires des textes de Proust et de Flaubert.

La troisième séance s’efforce d’analyser le texte de Raymond Queneau, pour mettre au jour la notion de parodie. On peut en effet considérer que l’héroïne de texte de Queneau est un nouvel avatar burlesque d’Emma Bovary : comme Emma, ce personnage a été berné par un jeune homme, qui a abusé de sa naïveté et de sa crédulité. Les rêves que faisait  Emma dans l’extrait que nous avons analysé évoquaient ses projets de départ avec Rodolphe, son amant, projets qui avortent lorsque ce dernier la quitte de manière brutale et cynique peu après. Ce personnage, à la gouaille populaire si caractéristique du langage oral parisien, serait donc une Emma devenue populaire et alcoolique. Dans cette perspective, on pourrait considérer que le texte comporte une dimension parodique, et ce d’autant plus qu’au-delà de Flaubert, le texte semble aussi faire référence à Zola et aux auteurs naturalistes, qui s’ingéniaient à faire entendre dans leurs romans la langue populaire ; dans cette hypothèse, ce pourrait être L’Assommoir qui serait parodié ici, avec la reprise du motif de l’héroïne alcoolique et déchue.

A l’issue de cette séance, on peut donc donner une première définition de la parodie comme texte se référant à un modèle qu’il détourne de son sens initial et approcher la notion d’intertextualité, au sens que Michael Riffaterre donne à ce terme, qu’il définit comme l’ensemble des relations qu’un lecteur établit entre une œuvre donnée et d’autres œuvres.

La quatrième séance constitue un entraînement aux épreuves du baccalauréat. On propose aux élèves d’effectuer la lecture analytique de l’extrait de L’Education sentimentale en leur demandant de montrer comment Frédéric Moreau nous donne accès à deux postulations contradictoires du roman : celle qui privilégie le style au détriment de l’intrigue et celle qui échafaude des aventures romanesques, fussent-elles déceptives. On attend des élèves qu’ils montrent comment, là encore, le personnage échafaude un rêve, bâtit un univers proprement romanesque, c’est-à-dire un « contre modèle de la réalité dans laquelle vit le lecteur ». les rêves de ce h »ros contemplatif et velléitaire sont en effet l’exact contrepoint de la réalité. Pour combler le vide de son existence, Frédéric Moreau emplit l’espace parisien de la présence de la femme aimée, Madame Arnoux. Et même les tableaux qu’il contemple au Louvre reflètent pour lui l’image de l’être aimé. On notera comment le plaisir des sens se substitue ici au plaisir esthétique, et on se demandera si ce n’est pas ce qui disqualifie le héros flaubertien, tout comme le héros proustien. On insistera enfin sur cette mise en abyme au cœur du passage, qui fait du personnage en train d’échafauder ses chimériques romans une image du lecteur qui rêve de s’évader dans des espaces imaginaires en lisant des œuvres romanesques.

Pour évaluer les savoirs acquis durant cette séquence, on propose aux élèves le sujet de dissertation suivant : Le roman est(-il selon vous une « moderne épopée bourgeoise » ? On attend d’eux qu’ils montrent, dans une première partie, que bien des romans ont réactivé le registre épique en le transposant dans un univers plus prosaïque, qu’il s’agisse des romans réalistes ou des romans d’apprentissage. Dans une deuxième partie, ils pourront montrer que certains romans sont construits sur un schéma déceptif et mettent en scène des personnages qu’on peut qualifier d’anti-héros. Enfin, la troisième partie montrera comment le roman se situe à la croisée de tous les genres, qu’il s’est construit, plus que tout autre genre, en subvertissant les codes précédemment admis.

A l’issue de cette séquence, les élèves ont donc été sensibilisés au flou générique qui entoure la notion de roman. Existe-t-il véritablement un pacte romanesque qui établisse un code de lecture du roman ? Il semble plutôt que chaque roman construise sa définition du genre, entre la mimesis aristotélicienne et la « bibliothèque » d’André Malraux. On pourra prolonger cette séquence en montrant comment le surréalisme s’est lui aussi construit sur le rejet des valeurs bourgeoises, l’utilitarisme et le réalisme trop insipide des romans. C’est alors au langage poétique qu’est confiée la tâche d’ « enchanter le réel ».

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