Thème de culture générale : l’animal – Aristote : la constitution de l’animal en objet de connaissance.

Aristote est un philosophe du IVe siècle avant J.-C. originaire de Stagire en Macédoine, c’est pourquoi il est souvent appelé le Stagirite. Disciple de Platon, il rompt avec la réflexion de celui-ci exclusivement concentrée sur des questionnements éthiques. Au contraire, Aristote renoue avec une philosophie qui, originellement, se concevait comme une historia peri physeôs, « une recherche sur la nature ». En ce sens la philosophie est une physique – terme qui transcrit le grec phusis, « nature ». Pour Aristote, les objets de cette physique ou encore de cette histoire naturelle, sont les réalités « qui possèdent en elles-mêmes un principe de mouvement et d’arrêt ». Ainsi la physique, telle qu’Aristote l’entend, étudie les êtres qui ont en eux-mêmes leur principe de mouvement, soit encore les êtres vivants. Science du vivant, elle recoupe ce que depuis Lamarck, inventeur du terme, nous appelons biologie.
1. L’animal, les animaux :

Le singulier générique animal renvoie chez Aristote à la notion de zoon, le vivant. Et celui-ci prend place dans l’ordre de la phusis, de la nature, c’est-à-dire de ce qui, animé par une âme, naît, croît et se corrompt ou encore de ce qui prend forme par soi-même et tend vers la fin qui est la sienne. Car, chez Aristote, l’ordre de la nature auquel appartient le vivant
est un ordre finalisé. La nature, en effet, agit toujours dans la perspective d’une fin et cette perspective finalisée rend la nature intelligible.
Aristote distingue d’un côté les substances inengendrées, incorruptibles, éternelles et échappant à notre expérience – à savoir les dieux – et de l’autre celles qui « participent de la génération comme de la corruption » – à savoir les espèces naturelles dont font partie les hommes, les animaux et les plantes soit, le zoon, l’ensemble des organismes vivants. Étudier les organismes vivants impliquent de les classer. Pour cela Aristote retient un principe d’inclusion selon lequel tous les X, parce qu’ils possèdent une propriété qui est pour partie celle des Y sont des Y sans pour autant que tous les Y soient des X. Ainsi, tous les hommes sont des animaux, mais tous les animaux ne sont pas des hommes. Plus encore, ce principe d’inclusion donne à ces énoncés logiques que sont les syllogismes leur valeur démonstrative et explicative : tous les animaux possèdent une âme sensitive et motrice. Les hommes possèdent une âme sensitive et motrice donc tous les hommes sont des animaux. Caractérisé de la sorte, l’homme dans la zoologie d’Aristote est un animal. Mais l’inverse n’est pas vrai : tous les animaux ne sont pas des hommes, car l’homme seul possède une âme intellective. Plus fondamentalement, Aristote distingue les attributs que nous possédons par accident et qui font de nous des êtres singuliers ( être blond plutôt que brun ; être fils ou fille de untel plutôt que untel, être Callias plutôt que Socrate) et ceux que nous possédons par nature.

Plus encore, Aristote unifie le multiple et étudie l’animal à travers la diversité des animaux. L’étude de ceux-ci constitue le corpus zoologique de l’œuvre d’Aristote : Histoire des animaux, les Parties des animaux, la génération des animaux, la Marche des animaux, le Mouvement des animaux, De l’Âme, les Petits traités d’histoire naturelle.

2- Pourquoi faire des animaux en particulier et du vivant en général un objet d’étude ?

Aristote soulève cette question et y répond explicitement au début des Parties des animaux : « il faut s’engager dans la recherche qui concerne chacun des animaux sans faire le dégoûté, avec l’idée qu’il y a en tous quelque chose de naturel et de beau.
Ce n’est pas le hasard, en effet, mais la finalité que l’on rencontre avant tout dans les œuvres de la nature. Or, la fin en vue de laquelle un être est constitué et est né tient la place du beau. Et si quelqu’un considère comme vile l’étude des autres animaux, il lui faut penser de même à son propre sujet. Ce n’est pas, en effet, sans un grand dégoût que l’on voit de quoi est constituée l’espèce humaine, je veux dire de sang, de chair, d’os, de vaisseaux, et de tissus de ce genre. »
De même que le beau, le spectacle intelligible des œuvres de la nature ordonnée par la fin qui est la sienne, appelle et mérite la contemplation, sollicite l’esprit de l’homme. Car la contemplation et l’étude auxquelles conduit cette dernière sont la vocation de l’esprit humain. Celui-ci est par nature théorétique – fait pour penser, spéculer. Cette étude des êtres naturels, les animaux, n’est pas moins digne que l’étude de l’homme, car l’espèce humaine, dans sa matérialité, ne diffère pas des autres espèces naturelles. Faite de chair et d’os, elle est ou aussi belle – intéressante – ou aussi répugnante.
3- Comment les étudier ?

Aristote mène son étude du vivant et, au sein de celui-ci, des animaux méthodiquement : il décrit les animaux pour pouvoir les classer et les classe pour pouvoir expliquer comment leur organisme remplit les fonctions qui attestent de leur animalité. Tel est notamment l’enjeu du texte majeur du corpus zoologique d’Aristote, les Parties des animaux.
Mais déjà, au sein du vivant, comme en atteste le traité De l’Âme, les animaux constituent une classe. En effet tout animal est un être vivant, un être doté d’une âme, mais tout être vivant n’est pas un animal. Avant d’aller plus loin, il convient de s’arrêter sur cette notion d’âme afin d’éviter tout contresens. L’âme chez Aristote participe de la définition de ce qui est animé et elle est au principe de quatre fonctions : se nourrir et se développer (l’âme nutritive), percevoir (l’âme sensitive ou perceptive), se mouvoir (l’âme motrice), penser (l’âme intellective). Est un être vivant, tout être qui possède une âme nutritive. À celle-ci se rattache la faculté nutritive commune à tous les vivants, soit encore la faculté de s’entretenir soi-même en assimilant des éléments du monde extérieur. Mais c’est la possession de l’âme sensitive et, avec elle, la faculté de percevoir qui marque la frontière entre ce qui est animal et ce qui ne l’est pas. Les plus parfaits des animaux sont ceux qui détiennent la faculté motrice. Quant à la faculté de penser, elle est l’attribut de cet animal particulier qu’est l’homme – « l’homme et tout être de cette sorte ou supérieur s’il en existe ». Autrement dit, l’âme intellective, et la faculté de penser qui en découle, particularise l’homme, le spécifie au sein des animaux. Mais l’attribut de la pensée, du logos, n’implique pas une différence de nature entre l’homme et les animaux. Il explique, en revanche, que la nature ait doté l’homme de cet organe unique dans sa non spécialisation qu’est la main : c’est parce qu’il est le plus intelligent des animaux que l’homme a des mains. L’être le plus intelligent explicite Aristote dans ce passage très célèbre des Parties des animaux qu’il consacre à la main est celui qui peut utiliser le plus grand nombre d’outils. Or, la main, parce qu’elle n’est pas assignée à une seule fonction, est susceptible de remplir l’office de multiples outils. Ce lien entre l’intelligence et l’organe de la main témoigne de ce qu’est fondamentalement le projet scientifique d’Aristote : une explication finaliste de la nature.
4- Les Parties des animaux :

Cette armature théorique dans laquelle s’inscrit la zoologie d’Aristote et l’ensemble de son étude du vivant explique l’importance qu’il accorde aux
parties des animaux, c’est-à-dire à leurs organes et aux fonctions qu’ils remplissent et que leur étude donne lieu à l’ouvrage majeur de sa zoologie.
Ce traité n’est pas une histoire naturelle comme celle de Buffon, car Aristote ne poursuit pas une visée exhaustive. Une science des animaux n’implique pas de procéder à la recension de toutes les espèces, mais d’identifier les différences. Ce travail de différenciation ne conduit pas seulement Aristote à comparer les espèces pour opérer le classement générique qui l’amène de l’individu à l’espèce (l’individu Médor appartient à l’espèce des chiens qui appartient elle-même à la classe des mammifères). Il conduit le Stagirite à établir des analogies entre les différents organes, ouvrant ainsi une voie qui sera celle qu’explorera Cuvier, le fondateur de l’anatomie comparée. Ainsi la pince étant au crabe ce qu’est la main à l’homme, elles sont analogiquement une même chose, à savoir un organe de préhension. De la même façon, les nageoires étant aux poissons ce que sont leurs jambes aux hommes, les unes et les autres sont également des organes permettant la locomotion.
Dans Histoire des animaux, Aristote annonce vouloir différencier les animaux au regard de quatre critères : le genre de vie, les actes, les caractères, les parties. Trois perspectives d’étude donc : éthologique (comportement), psychologique et téléologique (Finalité et fonction).
L’étude des parties des animaux, c’est-à-dire de leurs organes et de leurs membres, s’inscrit en effet dans une perspective téléologique et non mécanistes, car ces parties se définissent par rapport à la fonction qu’elles remplissent et pour laquelle la nature les a créées. Ainsi, à titre d’exemples, le poumon se définit par rapport à la respiration, l’œil par rapport à la vue. L’explication du lien qui unit l’organe à sa fonction amène Aristote à considérer que la nature qui a instauré ce lien a agi en ménagère économe. Économe, soit encore rationnelle : elle a tout prévu et n’a rien fait en vain, portant de la sorte chaque espèce à ce point de perfection que signale la meilleure adaptation possible à la vie.
La rationalité par exemple a rendu prolifiques les espèces vulnérables, tels les petits poissons : « La famille des poissons est prolifique, car la nature combat les pertes par le nombre. » Mais l’économie de la nature s’explique aussi par le peu de moyens dont elle dispose. Si les animaux à cornes n’ont jamais deux rangées de dents, c’est parce que cornes, griffes et dents étant faites les unes et les autres de terre, la nature n’a pas assez de matière pour doter une même espèce de cornes et d’une double rangée de dents. À la manière d’une bonne ménagère, la nature fait aux mieux avec ce qu’elle a, cherchant le meilleur compromis possible entre les contraintes matérielles et la finalité qu’elle poursuit.
5- L’homme est-il un animal supérieur aux autres ?

Résolument fixiste, c’est-à-dire n’envisageant aucunement que les espèces puissent évoluer, Aristote est confronté à la question de la perfection. Sa zoologie ne résout pas la tension entre deux critères d’excellence dont l’un serait l’homme et l’autre la perfection de chaque organisme, c’est-à-dire son appropriation à la fonction qui est la sienne et par là à la fin que la nature lui a assignée. Aristote affirme à maintes reprises que l’homme est le plus parfait des animaux, ainsi dit-il dans La Marche des animaux, « Les hommes sont les plus conformes à la nature ». Leur perfection se décline en terme de conformité ou encore d’adéquation. Celle-ci se manifeste dans le fait que l’homme se tient droit. L’homme est de tous les animaux « le seul à avoir le haut du corps qui aille dans le sens du haut de l’univers ». Dans un passage fameux de Parties des animaux, Aristote met en compte de ce maintien vertical l’aspiration de l’homme à philosopher, établissant un lien implicite entre l’anatomie de l’homme et son intelligence. Ce lien est, en revanche, explicitement souligné dans le passage de Parties des animaux déjà évoqué où Aristote affirme que c’est parce qu’il est le plus intelligent des animaux que la nature a donné la main à l’homme, c’est-à-dire un « outil porteur d’outils ». « De très loin le plus utile des instruments », la main donne tort à ceux qui ont pu dire que l’homme avait été le moins bien doté des animaux et qu’il leur était biologiquement inférieur. Ainsi considéré, l’homme est le plus accompli de tous les animaux créés et organisés par la nature et ces derniers « sont par rapport à lui comme des nains ». Plutôt qu’une échelle des êtres, cette affirmation établit l’homme en position de paradigme et elle atteste de la part d’Aristote d’une vision de la nature clairement anthropocentrée.

a. L’animal chez Aristote en trois points :
1. C’est un objet d’étude : une science des animaux est non seulement possible, mais encore souhaitable. Cette science ou encore cette étude qui constitue tout le corpus zoologique d’Aristote s’inscrit dans une conception finaliste et fixiste de la nature.
2. Les animaux ne possèdent pas l’intelligence. Cet attribut est l’apanage de l’homme, qu’Aristote qualifie de zoon logikon. En revanche, les animaux ne sont pas dénués de facultés psychiques. Ils sont notamment capables, pour les plus accomplis d’entre eux, de mémoire.
3. Aristote considère que l’homme est le plus parfait des animaux. Ce faisant, il n’établit pas entre le premier et ces derniers une rupture de nature, mais les inscrit dans une continuité hiérarchique qui tout en donnant de droit une supériorité à l’homme sur les autres animaux les maintient dans une appartenance commune à un univers ordonné et finalisé.

• Citations :
« Il faut s’engager dans la recherche qui concerne chacun des animaux sans faire le dégoûté, avec l’idée qu’il y a en tous quelque chose de naturel et de beau. »
« La famille des poissons est prolifique, car la nature combat les pertes par le nombre. »

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